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"Il aime tout ce qui brille" : Giuseppe Sala, le maire qui a transformé Milan en marque mondiale

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Les 15 et 22 mars, les Français votent aux municipales. L'occasion pour L'Express de sélectionner chez nos voisins des idées innovantes, des concepts pertinents et des dynamiques vertueuses pour améliorer notre quotidien. Tour d'Europe des villes qui doivent nous inspirer, et surtout inspirer nos nouveaux élus.

EPISODE 1 - Ces villes qui doivent nous inspirer : Munich, le mariage réussi de la Silicon Valley et de l'huile de moteur

EPISODE 2 - Comment Vienne est devenue un petit paradis pour les seniors et les locataires

EPISODE 3 -Londres, un modèle pour la sécurité ? Sa recette miracle pour faire baisser le crime

EPISODE 4 - "Les polémiques à Paris nous ont beaucoup amusés" : Copenhague, ce modèle de propreté qui s'exporte

EPISODE 5 - Prague, la ville rêvée des étudiants qui caracole en tête des classements européens

Giuseppe Sala a l’allure d’un PDG et le pragmatisme d’un ingénieur. Des atouts majeurs à Milan, capitale économique de l'Italie, qui a érigé le travail en valeur absolue. Malgré son aspect terne, ce maire, encarté chez les écologistes, est l’homme qui a transformé la "ville grise" en vitrine étincelante de la modernité italienne, avec les JO d'hiver 2026 comme symbole de réussite.

"Beppe" Sala n’est pas seulement un homme politique : il est avant tout un manager, titre qu’il revendique avec fierté. Son CV se veut irréprochable et gage, s’il en fallait, de son sérieux. Ancien haut dirigeant chez Pirelli puis Telecom Italia, il exerce ses compétences dans le conseil financier chez Nomura et Medhelan avant d’être recruté par l’ancienne maire de droite de Milan, Letizia Moratti, qui en avait fait le directeur général de son administration publique. Il occupera ensuite le poste de président de l’A2A, la société publique de l'électricité et du gaz de Lombardie.

2015 : son destin bascule en même temps que celui de Milan, avec l’organisation de l’Exposition universelle. Dans un climat de scandales de corruption et de retards chroniques, Sala est nommé commissaire unique de la manifestation et réalise le tour de force de livrer le site à temps. Il en fait un succès planétaire, avec plus de 20 millions de visiteurs, et un tremplin formidable : pour la ville bien sûr, qui gagne une stature internationale, mais surtout pour sa carrière politique.

Le pari d'une ville internationale

Giuseppe Sala est un homme de dossiers, pas un homme de terrain. Les Milanais le lui pardonnent et l’élisent maire en 2016 avant de le confirmer à son poste en 2021. A l’Hôtel de ville, il importe sa méthode de gestion d’entreprise : pour lui, Milan n’est pas seulement une commune, c’est une marque. Sous son impulsion, ses habitants, souvent fustigés par le reste des Italiens pour leur arrogance, cessent de regarder leur ville comme la locomotive économico-financière du pays mais comme une cité-État européenne, comparable à Londres, Berlin ou Paris. "Elle a acquis au cours de la dernière décennie un profil qu'elle n'avait pas auparavant, un aspect sur lequel le maire Beppe Sala a lui-même misé : celui d'une ville internationale, se félicite le secrétaire général de la Confcommercio (Confédération générale italienne des entreprises) à Milan. Cette transformation est d'abord morphologique : la skyline a radicalement changé et ressemble presque à celle de New York, ce qui était impensable il y a dix ans. Depuis l'Expo 2015, nous connaissons un flux de touristes nationaux et internationaux d'une ampleur inédite."

3861_ECONOMIE_Université Bocconi à Milan

Un flux de capitaux et d’investissements également. C’est ce que l’on a baptisé "le modèle Milan", symbole d’une Italie moderne résolument tournée vers l’étranger. Alors que le reste de la péninsule est à la traîne, Milan court. Sur ses deux jambes. Celle des investissements immobiliers d’abord : ils se sont élevés à vingt milliards d'euros au cours de la dernière décennie, dans le cadre d’un vaste plan de réaménagement urbain piloté par la mairie et la chambre d’industrie et de commerce. L'ambition architecturale était à la hauteur de celle de son maire, qui prévoyait la construction d'une trentaine de gratte-ciel technologiques et la réhabilitation de 700 000 m² de friches industrielles. Entre 2014 et 2018, Milan est devenue la première destination européenne pour les investissements immobiliers, surpassant ainsi des hubs majeurs comme Munich ou Amsterdam.

L’autre jambe est celle d’une fiscalité attractive. Afin de séduire les grandes fortunes, l'Italie a instauré en 2017 un forfait fiscal inspiré du modèle britannique des "non-dom", un statut particulier pour ceux qui résident dans la Botte mais déclarent un domicile ailleurs. Initialement fixé à 100 000 euros par an (et 25 000 euros par membre de la famille), cet impôt a récemment doublé pour atteindre 200 000 euros, sans pour autant freiner l'enthousiasme des investisseurs.

Selon le rapport Henley & Partners 2024, l'Italie est devenue la destination privilégiée des exilés fiscaux : sur les 128 000 millionnaires ayant déménagé l'an dernier, 2 200 ont choisi la péninsule, avec une préférence marquée pour Milan, épicentre du luxe. Son "quadrilatère de la mode" n'a plus rien à envier au Triangle d'or de Paris ni aux métropoles anglo-saxonnes. La Via Monte Napoleone, où se succèdent les enseignes des plus grandes griffes, décroche le titre de rue la plus chère au monde, portée par un loyer annuel moyen de 20 000 euros le mètre carré.

Un avenir national ?

"Giuseppe Sala est un maire-manager qui a su admirablement tirer profit de ce contexte favorable, explique Mario Vanni, son ancien chef de cabinet de 2017 à 2023. Les Milanais se sont reconnus en cet homme travailleur avec un grand sens du devoir qui correspond à leur idéal. Il a travaillé pour une maire de droite et a une fibre progressiste, ce qui lui a permis également de rassembler un grand nombre de ses concitoyens, reconnaissants d’avoir assuré la réussite de l’Expo 2015 et d’avoir bien gérer leur ville, véritable moteur économique du pays." Milan contribue en effet à hauteur de 5 % du PIB italien, avec la présence de 5 000 firmes internationales tout en cultivant son identité "jeune et inventive" grâce à ses 200 000 étudiants répartis dans huit universités, soit 15 % de ses habitants.

"Il aurait certainement été réélu s’il avait brigué un troisième mandat mais ses aspirations sont désormais nationales et l’an prochain aura lieu les élections législatives, poursuit Mario Vanni. Un poste de ministre dans un gouvernement de centre gauche ne lui déplairait pas." Une option pour l’instant peu probable au regard de la popularité de Giorgia Meloni et de la profonde division de l'opposition.

Le défi d'un marché immobilier devenu incontrôlable

Si un siège dans le prochain exécutif paraît illusoire, par sûr non plus que Giuseppe Sala aurait conservé son fauteuil de maire aussi facilement. Son brillant bilan comporte des zones d'ombre de plus en plus sombres. A commencer par la crise du logement : trouver un toit à Milan est devenu un défi insurmontable pour la classe moyenne et les jeunes travailleurs. En dix ans, les prix de l’immobilier ont explosé de plus de 40 %, et les loyers suivent une courbe encore plus vertigineuse. La spéculation immobilière, dopée par l’afflux des grandes fortunes, a transformé son centre ainsi que les quartiers limitrophes en zones de profit pur. L'inflation galopante et le coût de la vie font de Milan la ville la plus chère d'Italie.

"Giuseppe Sala a été un artiste pour rendre Milan une ville 'désirable', mais il peine à la rendre 'habitable', confie un de ses proches. La 'vitrine internationale' est certes belle à admirer mais elle risque d’être de plus en plus une coquille vidée de ses habitants et où les problèmes d’insécurité commencent à devenir criants. Le maire aime tout ce qui brille et les grands événements sont sa boussole, de l’Expo 2015 aux JO d’Hiver qui viennent de s’achever. Mais il lui manque le thermomètre social. Les périphéries ont été complètement abandonnées. Il n’a pas réussi à susciter l’enthousiasme des Milanais et joué d’une anesthésie de la vie politique locale. La droite l’a épargné car il applique une politique urbaine qu’elle aurait menée ; la gauche souhaite une discontinuité mais ne peut pas la revendiquer ouvertement sans se désavouer, puisqu’elle l’a soutenue..."

Milan incarne certes le dynamisme transalpin actuel, se projetant comme un modèle de modernité pour l’ensemble du pays. Toutefois, cette attractivité internationale et la concentration de richesses qui l'accompagne masquent difficilement une précarisation croissante. Le "miracle milanais" se heurte désormais au défi de la cohésion sociale face à des disparités de plus en plus marquées, avec le risque de se transformer en cauchemar.