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Pourquoi l’expression "en vrai" envahit nos conversations, par Julia de Funès

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"En vrai" circule dans les conversations comme un tic syntaxique admis : "En vrai, je suis fatigué", "en vrai ça m’a fait de la peine" … "En vrai" est de ces expressions qui ne se contentent pas d’enlaidir la langue, mais révèlent l’époque qui les produit. De quoi cet usage devenu maniaque est-il le symptôme ?

D’abord, "en vrai" joue un rôle ambivalent : il gonfle ce qui est faible et affaiblit ce qui est fort. Dans la conversation ordinaire, l’expression sert de contenance. Elle donne du volume à une phrase qui n’en a pas, trop simple, trop courte, trop pauvre en mots. On lui ajoute ces deux mots pour donner l’impression qu’une parole importante va suivre, et ce qui arrive est presque toujours un truisme tranquille : "en vrai, la santé c’est important", "en vrai, l’amitié ça compte". La formule agit comme une pompe à profondeur qui gonfle légèrement des idées parfaitement plates.

Mais dès que l’on applique cette même expression aux grandes phrases de la philosophie ou de la littérature, l’effet s’inverse immédiatement. Ce qui servait d’amplificateur devient aussitôt un affaiblisseur. Prenons la phrase de Blaise Pascal : "Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point." En version contaminée cela donne : "En vrai, le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point." La pensée tombe immédiatement d’un étage. Essayons encore avec Descartes : "Je pense, donc je suis." Version contaminée : "En vrai, je pense, donc je suis." La certitude métaphysique se transforme en tentative d’auto-conviction. Autrement dit, "en vrai" donne de la contenance aux propos insignifiants, mais dès que l’expression rencontre une phrase forte, elle la diminue immédiatement. Comme quoi on préfère annoncer la vérité quand on n’a pas grand-chose à dire…

Un bouclier discursif

Deuxièmement, "en vrai" protège celui qui parle. Impossible ou presque de réfuter quelqu’un qui commence ou termine par "en vrai" car l’expression opère une transformation rhétorique efficace : elle convertit une opinion en vérité. Ce qui n’était qu’un point de vue discutable se présente soudain comme une évidence indiscutable. La formule fonctionne alors comme un bouclier discursif : elle dispense d’argumenter. Pourquoi démontrer, justifier, convaincre, si ce qui est avancé est déjà placé sous le signe du "vrai" ? En ce sens, elle constitue un moyen discret de se soustraire à l’exigence d’argumentation, en présentant une impression comme une vérité à laquelle il serait presque inconvenant de répondre.

Troisièmement, "en vrai" révèle une pauvreté syntaxique. Deux mots suffisent là où une phrase entière était autrefois requise. Notre époque raffole des "Pas que", "Juste", "En mode". Autant de briques minimalistes qui dispensent d’articuler une syntaxe et donc une pensée. Ce qui reste n’est plus une phrase, c’est un babillage, une succession de petits signaux sonores qui nous rapprochent doucement des premiers sons d’un bébé. Et l’on se surprend à se demander si ces simplifications langagières ne sont pas, au fond, le symptôme d’un état régressif.

Mais l’expression "en vrai" révèle surtout un rapport à la vérité, symptomatique de notre époque. Elle consiste à faire passer un ressenti sur le registre de la vérité. Lorsque quelqu’un dit "en vrai, j’aime bien" ou "en vrai, ça m’a blessé", il ne se contente pas d’exprimer une impression, il la présente comme une vérité. La vérité n’est plus pensée comme indépendante des individus, mais comme logée dans leur expérience singulière. Ainsi, l’expression "en vrai" objective le subjectif. La vérité ne se cherche plus au-delà des consciences, dans un horizon commun d’objectivité, mais à l’intérieur de l’expérience individuelle, devenue le lieu même où le vrai est censé se manifester. En ce sens, "en vrai" dit moins la vérité qu’il ne consacre la souveraineté du vécu individuel. Le vrai n’est plus ce qui dépasse les individus, mais ce qui s’éprouve en eux.

Donner de la contenance à l’insignifiant, immuniser la phrase contre la contradiction, sanctifier le relativisme et remplacer l’effort d’un langage par la facilité du babillage, voilà tout ce qu’"en vrai" parvient à faire en deux mots. En vrai c’est déjà beaucoup.

Julia de Funès est docteure en philosophie