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La tour de Babel, le mythe qui inspire la France

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J'en fais le pari. Si je vous demande ce qu'évoque pour vous l’expression "tour de Babel", il est probable que vous l’associiez à des notions d’"incompréhension" ou de "division". Et cela est bien normal puisque cette interprétation a été répandue chez nous par des peintres, des écrivains, des cinéastes et se retrouve même aujourd’hui dans les jeux vidéo ! Le seul petit souci est que, selon les scientifiques, elle est… erronée.

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Commençons par le commencement. Selon la Bible, Babel est cette ville où les êtres humains, qui parlaient alors une seule langue, auraient entrepris de bâtir une tour capable de toucher le ciel. Pour les punir, Dieu les aurait ensuite dispersés sur toute la surface de la Terre en leur donnant des langages différents. Depuis, les hommes et les femmes ne se comprendraient plus.

Tout laïc qu’il se proclame, notre pays est particulièrement sensible à cette vision, notamment depuis la Révolution. Dans un rapport resté célèbre, Bertrand Barère, alors membre du comité de salut public, dénie aux langues dites régionales, mais aussi à l’anglais, à l’allemand, à l’espagnol ou à l’italien la capacité à exprimer les idées de liberté. Selon lui, seule la promotion du français permettra de rompre avec "la malédiction de Babel", comme le souligne l'historien Philippe Martel.

Son collègue, l’abbé Grégoire, développe un autre argument, qu’il utilise notamment à l’encontre des Juifs. Certes, il souhaite voir ceux-ci devenir des citoyens à part entière et conserver leur religion. Mais il leur refuse catégoriquement le droit de parler le yiddish, "ce jargon tudesco-hébraico-rabbinnique qui n’est intelligible que par eux et ne sert qu’à épaissir l’ignorance ou à masquer la fourberie" (Essai sur la régénération physique, morale et politique des Juifs). "Il y a chez lui le fantasme de la langue secrète, susceptible d’être employée pour ourdir un complot", analyse le linguiste Michel Launey (1). L’historienne Mona Ozouf y décèle même un symptôme de psychologie collective. Après la décapitation de Louis XVI, la France se serait trouvée en manque de sacralité, laquelle aurait été reportée sur la Nation, d’une part, et sur la langue française, d’autre part.

L’idée selon laquelle le multilinguisme est néfaste tient lieu de vérité. Elle sera reprise par l’école que la IIIe République met en place à la fin du XIXe siècle. Jules Ferry et ses contemporains en sont persuadés : le cerveau est limité et l’apprentissage ne peut se faire que dans une seule langue. Ils optent donc pour le tout-français - punitions et humiliations à l’appui pour les enfants "coupables" de parler corse, catalan ou limousin.

Les scientifiques ont depuis mis à bas ces a priori. Et pour cause :

L’Humanité n’a jamais parlé la même langue. Différents systèmes de communication ont été inventés par les hommes et les femmes, selon les lieux où ils résidaient, assure le linguiste Guy Jucquois.

Les langues ne sont presque jamais à l’origine des conflits. Ceux-ci s’expliquent surtout par la recherche de gains territoriaux, des divergences religieuses ou politiques. Il arrive également que les guerres opposent des personnes parlant la même langue (guerre de Sécession aux Etats-Unis, génocide rwandais…). A l’inverse, de nombreux pays plurilingues vivent paisiblement, à commencer par nos voisins suisses (voir la rubrique "Lire aussi").

La Bible ne présente pas toujours la diversité linguistique comme un inconvénient. Lors de la Pentecôte, Dieu accomplit un "don des langues" afin de permettre aux disciples de Jésus de diffuser son message à travers la planète. Un épisode curieusement effacé par Babel dans notre imaginaire, comme le remarque Jean-Claude Beacco dans un ouvrage lumineux (Tous plurilingues !, Edition observatoire européen du plurilinguisme).

La volonté d’aboutir à une langue unique peut au contraire se révéler dangereuse. Au XXe siècle, les nazis se présentèrent comme les héritiers d’une supposée langue originelle, prétendument plus prestigieuse que les autres. Ils affirmèrent aussi que, pour cette raison, "les Allemands constituaient une race supérieure aux autres", rappelle l’essayiste et traducteur Alberto Manguel, qui poursuit : " C’est de manière générale ce qui a nourri tous les impérialismes."

Loin d’être néfaste, le multilinguisme possède en réalité de nombreuses vertus. Non seulement la connaissance de différentes langues permet de mieux comprendre la sienne et favorise la réussite scolaire, mais elle aide aussi à se mettre à la place des autres. Un enfant éduqué dans deux langues développe en effet une capacité supérieure à adopter le point de vue de son interlocuteur. Les tests effectués pour mesurer cette capacité sont éloquents : à 4 ans, elle est présente chez 60 % des enfants bilingues, contre seulement 25 % des enfants monolingues, précise le neuropsychologue et linguiste espagnol Albert Costa (2).

Ces informations, pour la plupart, n’étaient pas connues à la fin du XIXe siècle. On peut donc que Jules Ferry ait cru bon de miser sur le français langue unique. On s’étonnera davantage de constater que cette vision est toujours en vogue aujourd’hui au Conseil constitutionnel. Celui-ci s’est par exemple opposé à la ratification par la France de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires en avançant notamment ces deux "arguments" (voir la rubrique "Lire aussi"). Un : "Développer l’enseignement des langues régionales alors qu’on est incapable d’enseigner correctement le français [est une] aberration". Deux : s’opposer à la diversité linguistique est nécessaire pour "édifier l’unité du pays".

Une institution républicaine s’inspirant de l’interprétation la plus littérale d’un texte religieux ? La France est décidément un pays curieux…

  1. Quelles politiques pour nos langues ? De l’ordonnance de Villers-Cotterêts à la loi Toubon, Editions Honoré Champion.
  2. Le Cerveau bilingue, par Albert Costa, Editions Odile Jacob

Du côté de la langue française

Des sanctions pénales pour non-respect de la langue française ?

Telle est l’une des modalités prévues par les sénateurs du groupe "francophonie", présidé par Yan Chantrel, afin de mieux faire respecter la loi Toubon sur la langue française. Ils veulent également adapter ce texte, voté en 1994, aux nouveaux espaces liés à Internet, aux réseaux sociaux et à l’intelligence artificielle.

Le nombre d’anglicismes dans Le Monde a triplé depuis les années 1950

Telle est la conclusion à laquelle est arrivée Nicolas Leroux en utilisant Gallicagram, un programme qui analyse de la fréquence d’apparition d’un ou plusieurs syntagmes dans des corpus numérisés avec, en vedette, des termes comme leader, post ou fit. En cause : la mondialisation, l’influence culturelle des Etats-Unis et l'apparition de concepts importés d'outre-Atlantique comme cancel culture ou woke.

"Je ne suis pas en couple, mais j’ai des pains"

Vous ne comprenez pas cette phrase ? Pas de panique ! Le grammairien Clément de la Vaissière en donne l’explication sur LinkedIn. En nouchi, l’argot ivoirien d’Abdijan, "pain" signifie "petit copain" (dont "pain" serait une troncation) ou "petite copine". En français, le mot, dont le sens s'est affaibli, désigne simplement une personne qui nous plaît.

Le français aux JO d’hiver

A l’approche des Jeux olympiques qui se tiendront à Milan-Cortina, un "lexicosports" trilingue français-italien-anglais, comprenant 4000 termes et un quiz, a été mis en place par la Délégation générale à la langue française et aux langues de France (DGLFLF). Son objectif : faciliter la compréhension des compétitions par les publics francophones, anglophones et italophones, tout en promouvant la présence du français, en recul face à l'anglais malgré son statut de langue officielle.

Du côté des autres langues de France

Bientôt en librairie : « Florilangues. De l’Alsace à Tahiti… Florilège des littératures en langues de France »

Depuis le Moyen Age, des hommes et des femmes ont multiplié les créations littéraires dans des langues de France autres que le français – dont Frédéric Mistral, prix Nobel pour une œuvre rédigée en provençal. Une diversité absente des médias comme des programmes scolaires jusqu’à présent. Florilangues, avec 35 textes issus de 16 domaines linguistiques différents, vise à combler ce manque. L’ouvrage, édité par L’aucèu libre, sera bientôt à disposition de toute personne intéressée par cette littérature, et notamment des enseignants désireux de sensibiliser leurs élèves à ce patrimoine jusqu’ici ignoré.

Hestiv'oc, le grand festival des cultures d'oc, est en danger

Le festival dédié aux cultures d'oc – qui a réuni près de 50 000 personnes l'an dernier à Pau – connaît une situation financière délicate. Julien Bayssac, à la tête de l’association organisatrice Accents du Sud, espère un geste des pouvoirs publics.

Poèmas de veire, par Tresià Pambrun

Poèmas de veire (poèmes de verre) est le titre du recueil bilingue (occitan-français) de poèmes que vient de publier Tresià Pambrun aux éditions Reclams. Des textes centrés sur l’identité linguistique, la guerre et de la paix, la perte et la résistance d’une langue en lutte pour sa survie.

Poèmas de veire, par Tresià Pambrun, éditions Reclams

Appel aux locuteurs des parlers du Croissant

Des chercheurs du CNRS souhaitent rencontrer des locuteurs des parlers du Croissant, vivant dans l’Allier, la Charente, la Creuse, l’Indre, le Puy-de-Dôme et la Vienne, afin de mettre en valeur cette langue méconnue située au carrefour des langues d’oïl et d’oc.

Du côté des langues du monde

En Australie, une école relance une langue aborigène menacée

Dans le sud-est de l’île-continent, cette école bilingue anglais-gumbaynggirr redonne fierté et motivation aux enfants originaires de la communauté aborigène pratiquant cette langue, longtemps malmenés dans l’enseignement traditionnel australien. Et rencontre un grand succès.

A écouter

La voix d’Henri IV recréée grâce à un modèle 3D

Deux scientifiques français, Philippe Charlier et Robin Baudouin, viennent de reconstituer la voix d’Henri IV à partir de sa tête, qui avait été embaumée. Sous peu, ils pensent même parvenir à lui faire prononcer des phrases entières, y compris en respectant son accent béarnais, comme ils l’expliquent ici sur France Info. Pour y parvenir, ils ont eu recours à la modélisation 3D et à la phonétique expérimentale; méthode qui pourrait être utilisée pour "faire parler" d’autres corps momifiés.

A regarder

Pourquoi un v à LiVre mais un b à LiBrairie ?

"Librairie", qui vient du latin libraria, prend un "b", alors que "livre", qui vient de liber, s’écrit avec un "v". Découvrez les raisons de cette bizarrerie avec le youtubeur EtymoCurieux.