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Nikolaus Lang (BCG) : "L'année 2025 restera gravée dans l'histoire du commerce mondial"

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Une mosaïque. C'est ainsi que les experts du BCG décrivent la nouvelle forme du commerce mondial d'ici 2034 dans leur dernier rapport prospectif sur le sujet. Alors que l'Amérique et la Chine se replient sur leurs priorités intérieures, les flux s'intensifient grâce à deux groupes informels : les "plurilatéralistes", des pays encore attachés au libre-échange, et les Brics+.

Ainsi, les échanges mondiaux devraient continuer de croître plus rapidement que le PIB mondial au cours de la prochaine décennie. Et la hausse des droits de douane américains ne suffit pas à infléchir la dynamique, car les États-Unis ne représentaient que 16,5 % des importations mondiales de marchandises en 2024. Nikolaus Lang, directeur monde au BCG Henderson Institute et co-auteur de ce rapport, en détaille les principaux enseignements.

L’Express : Depuis votre dernière étude, il y a un an, le monde a changé sous l'effet de la politique internationale de l'administration Trump. Dans quelle mesure vos prévisions ont-elles été modifiées ?

Nikolaus Lang : L’année 2025 restera gravée dans l’Histoire du commerce mondial. Le fait le plus marquant a été, sans nul doute, l’explosion des droits de douane américains : les taux moyens appliqués à l'entrée du territoire ont été multipliés par six en moyenne l'an dernier. En conséquence, les échanges des États-Unis ne progresseront en moyenne que de 1,5 % par an d'ici 2034, bien en deçà de la croissance du commerce mondial, attendue à 2,5 %. Néanmoins, l'intensification des échanges au sein de deux blocs permettra d'amortir ce séisme. D'une part, les Brics+, qui vont davantage commercer avec la Chine. De l'autre, le groupe des "plurilatéralistes" - incluant l'Europe, le Japon, le Mexique… - qui multiplient les accords croisés.

Dans son ensemble, le commerce international a été plus résilient qu’anticipé. La raison est simple : l’opposition commerciale la plus frontale a eu lieu avec la Chine. Les autres pays n’ont pas surenchéri sur le plan tarifaire face à l’offensive tarifaire de Donald Trump, leur économie a de ce fait été moins perturbée. Enfin, il est intéressant de voir des facteurs non tarifaires entrer en ligne de compte : par exemple, les États-Unis ont signé une trêve dans l'escalade de droits de douane avec la Chine quand celle-ci a utilisé les métaux rares comme un levier de négociation.

Aviez-vous anticipé cette stratégie chinoise d'utiliser les terres rares comme instrument de pression ?

Pékin a toujours répondu aux hausses de droits de douane de Washington par des mesures indirectes. Lors du premier mandat de Trump, et de l'épisode précédent de cette guerre commerciale, la Chine avait dévalué sa monnaie de plus de 10 % pour neutraliser l’impact des tarifs. Il faut aussi rappeler que la Chine détient d’importantes quantités de bons du Trésor américains - tout comme le Japon. Dans un contexte de marchés obligataires tendus, ce paramètre peut constituer un levier important.

Face à la fermeture progressive des marchés occidentaux, vers quels nouveaux partenaires la Chine se tourne-t-elle ?

C’est le grand basculement vers le Sud Global. Les flux entre la Chine et les Brics devraient progresser de 5,5 % par an, en particulier avec le Brésil. L'Asean, l'Inde, ou encore l'Amérique latine sont autant de marchés de prédilection pour les exportateurs chinois au vu des restrictions américaines. Certes, le pouvoir d’achat y est inférieur à celui des États-Unis ou de l’Europe. Mais le potentiel démographique est considérable : le Vieux Continent compte 450 millions de consommateurs, l’Inde à elle seule plus d’un milliard.

Malgré un passé conflictuel, New Delhi et Pékin amorcent un rapprochement pragmatique, bien qu'encore limité et principalement économique. La visite de Narendra Modi à Xi Jinping le 3 septembre dernier à Tianjin, en marge du sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai, en est une illustration. En parallèle, la Chine prépare un virage stratégique inscrit dans son prochain plan quinquennal : renforcer la demande intérieure pour absorber une part croissante de sa production, et bâtir une économie plus robuste sur le plan domestique.

Porte d’entrée des produits chinois vers les Etats-Unis, le Mexique a été par le passé pointé du doigt. Comment se présente la renégociation de l’accord tripartite (Aceum) entre ces deux pays et le Canada ?

Washington applique désormais l’accord de manière stricte : seuls les produits pleinement conformes aux règles d’origine peuvent bénéficier des préférences tarifaires. L’accord fixe précisément la part de valeur ajoutée devant provenir du Mexique ou du Canada. À défaut, l’avantage tarifaire disparaît.

La renégociation s’annonce délicate. Les règles de provenance seront probablement un point de blocage majeur. Les États-Unis pourraient exiger bien plus que la part de 50 % d'origine américaine, actuellement en vigueur. Autre sujet sensible : la volonté américaine d’imposer au Canada et au Mexique un mécanisme de filtrage des investissements calqué sur le leur, afin d’empêcher l’entrée de capitaux chinois.

Vous relevez une restructuration des routes commerciales. Comment l'actualité géopolitique redessine-t-elle les points de passage des marchandises ?

Pour la première fois depuis des décennies, les cinq principaux goulots d’étranglement du commerce mondial sont simultanément sous tension. Le détroit de Taïwan, axe clé pour les produits électroniques, est placé sous la pression croissante de Pékin. Celui de Malacca [NDLR : entre la Malaisie et l'Indonésie] fait transiter environ 30 % du commerce mondial. Le détroit d’Ormuz, qui concentre près de 20 millions de barils de pétrole par jour, est suspendu au sort de l'Iran. Tout comme Bab el Mandeb qui reste instable en raison de l'activité des Houthis. Le canal de Panama, lui, pourrait évoluer en fonction de la "doctrine Donroe" prônée par Donald Trump, notamment vis-à-vis du Venezuela.