« Moi, proviseure… »: les lettres de noblesse de l’enseignement professionnel
Inlassable défenseur de l’élitisme républicain, notre chroniqueur s’est intéressé à l’une des plus belles réussites de l’enseignement professionnel, ce mal-aimé des bobos et des ministres. En l’occurrence le lycée Lucas-de-Nehou à Paris.
Lucas-de-Nehou ? Ne cherchez pas : c’était un maître verrier du XVIIe siècle, qui a entre autres œuvré à la Galerie des Glaces, à Versailles. L’idée de donner son nom à un lycée spécialisé dans la verrerie d’art, et dont toutes les fenêtres sont des vitraux contemporains magnifiques, allait donc de soi.
L’établissement est installé au 4, rue des Feuillantines. Ne cherchez pas non plus : il occupe l’emplacement d’un ancien couvent où le petit Victor Hugo, 6 ans à l’époque, se dissipait avec ses frangins pendant que son père commandait l’armée napoléonienne en Espagne : « Mes deux frères et moi, nous étions tout enfants… » Une plaque sur le mur de la rue le rappelle aux passants — et une seconde plaque indique que dans l’institution qui remplaça le couvent sous la Restauration, un certain Louis Pasteur fut élève.
Plaidoyer pour plus d’autonomie des chefs d’établissements
Des références que d’aucuns trouveraient écrasantes, mais que relève fièrement Mahi Traoré, proviseure, comme elle l’écrit dans un livre qui paraît aujourd’hui. Elle dirige un établissement qui, comme bien des lycées professionnels, recrute sur toute la France : l’excellence sans frontières ! Pour 200 places, elle croule sous les demandes : l’artisanat d’art a toujours la cote, et plusieurs des anciens élèves du lycée travaillent sur les vitraux futurs de Notre-Dame-de-Paris.
Incidemment, Lucas-de-Nehou a 100% de réussite au bac, et ses élèves sont immédiatement recrutés, le plus souvent dans les entreprises dans lesquelles ils ont fait leur stage. Et au-delà de la réussite scolaire et professionnelle, quel orgueil pour des élèves de CAP de réaliser un « chef d’œuvre », sur le modèle du compagnonnage !
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Ce recrutement se fait naturellement sans distinction de classes (sociales) : Mahi Traoré se prononce clairement pour une mixité sociale basée sur les seules capacités, pas sur le portefeuille. Ses élèves sont globalement issus de classes moyennes — et non du très chic Vème arrondissement où se trouve la rue des Feuillantines, à deux pas de l’Ecole Normale Supérieure et du Panthéon. Si Henri-IV et Louis-le-Grand se sont accrochés, jusqu’à la réforme Affelnet, à leurs privilèges sociaux et ont rechigné à admettre en seconde des élèves issus d’établissements obscurément périphériques ; si Oudéa-Castéra — réflexe de caste — est entrée en conflit avec l’ancien recteur de Paris parce qu’il souhaitait créer des Prépas réservées aux bons élèves des lycées professionnels ; si nombre d’enseignants de gauche de l’Académie se sont élevés contre une initiative qui bousculait leurs privilèges, ce n’est pas le genre de Mahi Traoré : ses élèves sont sélectionnés en fonction de l’adéquation de leurs ambitions (et de leurs résultats) au projet de son établissement.
Et c’est dans cette direction qu’elle plaide : un chef d’établissement devrait pouvoir recruter des enseignants eux-mêmes en harmonie avec le projet. Et éventuellement les remercier s’ils ne donnent pas satisfaction.
Vitrail républicain
Avant qu’une bonne fée du Rectorat de Paris distingue ses mérites, elle a eu une longue carrière dans des établissements fort variés. Elle n’est dupe ni des avancées du communautarisme (les élèves qui ailleurs s’avancent voilées le font peut-être, feint-elle de s’interroger, « à l’instigation d’une association religieuse »), ni de la difficulté à enseigner la laïcité — alors que c’est un vitrail de l’une de ses élèves qui a été installé au Rectorat pour célébrer la devise de la République ; et que Madame la proviseure, qui a rejoint l’équipe Valeurs de la République animée par mon ami Alain Seksig, a décidé, de sa propre autorité, de consacrer une semaine entière, et pas une minute de silence, à la mémoire de Samuel Paty et de Dominique Bernard.
Et sa parodie toute récente, au micro de RTL, de l’anaphore de François Hollande (« Moi, président ») sonne d’une façon autrement glorieuse que les mensonges du soi-disant socialiste.
Et au final, quelle satisfaction de constater qu’il est des Franco-Maliennes plus à l’aise avec la langue française qu’Aya Nakamura !
Mahi Traoré, Moi, proviseure…, Robert Laffont, octobre 2024, 210 p.
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