Une leçon de la crise du détroit d’Ormuz : produire de l’énergie localement
La crise dans le détroit d’Ormuz révèle une vérité que de nombreux décideurs ont préféré ignorer : l’humanité demeure structurellement dépendante du pétrole. Cette réalité, mise en évidence dès le premier choc pétrolier de 1973 et renforcée par celui de 1979 provoqué par l’Iran, continue d’être négligée, voire ouvertement méprisée, par certaines élites politiques européennes. Plus d’un demi-siècle plus tard, l’insécurité énergétique persiste avec la même acuité. Pourtant en 2000, la vice-présidente de la Commission européenne, Loyola de Palacio, avait souligné la nécessité impérative pour l’Union européenne d’assurer la sécurité de son approvisionnement énergétique, mais les avertissements de l’époque n’ont pas été suivis d’effets, attestant une fois encore du peu d’attention accordé aux leçons de l’histoire.
Une sécurité énergétique mal assumée
En tant qu’ancien acteur au sein de la Direction générale de l’Énergie de la Commission européenne pendant trente-six ans, j’ai été le témoin direct des efforts incessants déployés pour promouvoir des « alternatives » aux hydrocarbures. Pourtant, à l’épreuve de la crise actuelle, l’Union européenne persiste à ne pas reconnaître qu’elle demeure structurellement incapable de se passer des combustibles fossiles. Le 15 mai 2023, lors de la conférence « Au-delà de la croissance » au Parlement européen, Ursula von der Leyen a affirmé que « le modèle de croissance fondé sur les combustibles fossiles est tout simplement obsolète. » L’envolée du prix du baril provoquée par le blocage sélectif du détroit d’Ormuz met crûment en évidence l’ironie de cette déclaration.
Pourtant, certains responsables politiques soutiennent, de manière pour le moins simplificatrice, que le développement de l’éolien et du solaire permettrait de nous affranchir de la dépendance à l’égard du détroit d’Ormuz, alors même que ce sont avant tout les pays asiatiques qui dépendent du pétrole qui y transite, ce qui explique que la Chine, l’Inde et le Japon auraient obtenu des assurances de la part des Gardiens de la révolution iranienne pour assurer la sécurité de leurs approvisionnements.
Cette vision est non seulement naïve, mais également erronée, car elle repose sur une confusion fondamentale entre électricité et énergie. Les éoliennes et les panneaux solaires produisent de l’électricité, mais ils ne génèrent pas des flammes, alors que celles-ci demeurent au cœur des besoins énergétiques de l’industrie, des transports et du chauffage. Aujourd’hui, environ 75 % de l’énergie primaire consommée dans l’UE repose encore sur les combustibles fossiles, et la part de ceux-ci est de 87 % à l’échelle mondiale. Il est donc illusoire de croire que l’électricité renouvelable puisse satisfaire ces besoins fondamentaux.
Au-delà de leur inefficacité à couvrir les besoins énergétiques, les énergies renouvelables engendrent des coûts exorbitants qui pèsent lourdement sur les consommateurs et les entreprises, comme l’ en attestent de nombreux rapports officiels. Plutôt que de concentrer ses efforts sur des alternatives qui ne sont manifestement pas à la hauteur des enjeux, l’UE devrait reconnaître que le pétrole restera incontournable encore très longtemps.
Partant, pour garantir sa sécurité énergétique, l’UE doit impérativement produire les hydrocarbures dont elle a besoin, plutôt que de continuer à les importer. Or, cette production est aujourd’hui entravée par des interdictions législatives et des orientations politiques déconnectées des réalités géopolitiques. En France, par exemple, la loi Hulot proscrit l’exploration et l’exploitation d’hydrocarbures, et ce, malgré un potentiel significatif.
La marge équatoriale d’Amérique du Sud, qui s’étend du nord du Brésil au Venezuela, constitue une région particulièrement riche en hydrocarbures. Le Guyana, situé directement à l’est du Venezuela et qui était convoité par Nicolás Maduro, s’impose désormais comme un nouvel eldorado pétrolier d’une ampleur impressionnante. Conscient de cette manne énergétique, le Brésil a décidé d’engager l’exploration de cette marge équatoriale quelques semaines seulement avant la COP 30 de Belém, en totale contradiction avec son crédo en matière de gouvernance climatique. Pendant ce temps, la Guyane française, pourtant située au cœur de cette zone hautement prometteuse, demeure paralysée par des interdictions législatives, contrairement à ses voisins.
Il faut noter que la Grèce vient d’autoriser Chevron à mener des activités d’exploration dans sa zone économique exclusive ; la Commission européenne n’a sans doute pas vu cela d’un très bon œil. Serait-ce là le premier signe d’un changement d’attitude ?
Avoir le courage d’assumer la nouvelle géopolitique de l’énergie
L’UE doit faire preuve de pragmatisme et reconnaître que le monde évolue désormais dans une nouvelle géopolitique de l’énergie, façonnée par l’abondance surprenante des énergies fossiles, par la volonté de nouveaux acteurs de jouer un rôle dans ce paysage renouvelé et, surtout, par la détermination des pays en croissance à assurer leur avenir grâce à une énergie abondante et bon marché. La transition énergétique n’apparaît, dans ce contexte, que comme une illusion politique propre à l’UE aujourd’hui mise en difficulté de toutes parts. Lors du dernier sommet européen, plusieurs États membres ont ainsi demandé l’abandon de la taxe carbone (dissimulée sous l’intitulé de système d’échange de quotas d’émission ― ETS) et ils ont obtenu qu’une révision de ce mécanisme soit engagée, dans l’espoir de mettre un terme à la destruction de la sécurité d’approvisionnement engendrés par le refus de prendre acte de cette nouvelle géopolitique.
La production locale de pétrole et de gaz pourrait, à tout le moins, se substituer largement aux hydrocarbures que nous importons aujourd’hui depuis le Golfe persique. La crise du détroit d’Ormuz offre à l’UE une occasion décisive de repenser en profondeur sa stratégie énergétique. Il est temps d’abandonner les discours simplistes et d’adopter une approche réaliste et équilibrée. L’indépendance énergétique ne se décrète pas, elle se construit. Si l’UE veut être à la hauteur des défis du XXIe siècle, cela passe nécessairement par un recours judicieux à des hydrocarbures produits localement, intégrés dans un bouquet énergétique cohérent.
Lors de la crise pétrolière de 1973, la principale réponse de l’UE a été de développer des technologies pour explorer et exploiter les hydrocarbures de la mer du Nord. Le pétrole n’était pas considéré comme obsolète alors. Il faudrait s’inspirer des bons exemples du passé.
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