Après Kharg, l'île de Qeshm ? Le joyau iranien au cœur de la bataille du détroit d’Ormuz
A peine élu président en 2005, le très conservateur Mahmoud Ahmadinejad rêvait d’en faire une sorte de Dubaï iranien. Avec ses majestueux canyons, sa forêt de mangroves et ses villages de pêcheurs couronnés de badguir - des tours persanes traditionnelles servant à ventiler les maisons -, l’île de Qeshm, la plus grande du golfe Persique, avait tous les atouts pour charmer les touristes du monde entier. Cette "perle" s'étirant sur une centaine de kilomètres dans le détroit d’Ormuz a même été classée dès 2017 par l’Unesco pour son patrimoine géologique exceptionnel.
Si Qeshm n’a en réalité jamais pu rivaliser avec le luxe de Dubaï, cet endroit paradisiaque aux eaux cristallines attirait il y a encore quelques mois la classe moyenne iranienne, malgré la crise économique. Mais l’opération américano-israélienne, lancée le 28 février contre le régime des mollahs, a stoppé net ses ambitions touristiques, transformant ce havre de paix en potentielle cible militaire. Et mis en lumière son rôle stratégique pour l’Iran.
Une usine de dessalement frappée
Une première attaque est venue le rappeler subitement. Le 7 mars, le ministre des Affaires étrangères iranien, Abbas Araghchi, accuse ainsi le Pentagone d’avoir frappé une usine de dessalement de l’île qui ravitaillait une trentaine de villages environnants. Une allégation non confirmée par Washington mais constituant une escalade majeure aux yeux de Téhéran, qui a répliqué dès le lendemain sur une structure du même type au Bahreïn voisin.
Si l’eau dessalée constitue pour l’Iran un enjeu moins existentiel que pour les pays du Golfe, elle reste toutefois indispensable pour faire fonctionner ses écoles, ses hôpitaux et sa puissante industrie, dans un pays en état de stress hydrique. "Le pouvoir a même justifié le développement de son programme nucléaire civil par le besoin de produire l’énergie nécessaire aux usines de dessalement, pour faire face aux pénuries dans le pays", rappelle David Michel, expert en sécurité hydrique au Center for Strategic and International Studies (CSIS).
Une base navale des Gardiens de la révolution
Outre ses usines de dessalinisation, l'île abrite des infrastructures pétrolières, encore plus stratégiques : le régime iranien a en effet inauguré en 2022 sur Qeshm la première raffinerie spécialisée dans le traitement de l’or noir extra‑lourd. Or le 9 mars dernier, une vidéo relayée par le groupe médiatique basé à Londres Iran International montre des réservoirs de carburant en flammes près de l’aéroport de Qeshm. Aucune confirmation officielle d’attaque n’est venue de Washington ou Tel-Aviv, mais l’île pourrait bientôt subir de nouvelles frappes sur des sites militaires, tant ces derniers jouent un rôle d’avant-poste majeur dans le golfe.
Et pour cause : Qeshm se trouve dans le goulet d’étranglement du détroit d’Ormuz - une trentaine de kilomètres séparent l’île du territoire d’Oman -, où transite un cinquième du pétrole et du gaz dans le monde. Elle fait face au port de Bandar Abbas, l’un des QG de la marine iranienne, que Donald Trump s’est vanté d’avoir détruit dans les premiers jours de guerre. Selon les observations de l’Institute of study of war, un think tank basé à Washington, l’île abrite aussi une base navale des Gardiens de la révolution où mouillent notamment de petites vedettes particulièrement rapides et facilement maniables.
Le régime y possède également une base de lancement de drones ainsi que des réserves de missiles et de mines. Un danger identifié de longue date par les Américains. "L’Iran a équipé de nombreuses petites vedettes Ashoora de rails poseurs de mines", notait en 2019, l’agence de renseignement militaire américaine (DIA). Le sujet est extrêmement sensible pour Washington. "Si, pour une raison ou une autre, des mines ont été posées et ne sont pas retirées immédiatement, les conséquences militaires pour l'Iran seront d'une ampleur inédite", a menacé Donald Trump, conscient du danger que ces armes font peser sur le prix du baril de brent, flirtant autour des 100 dollars sur les marchés asiatiques.
Selon le Pentagone, les forces américaines ont déjà détruit au moins 16 navires iraniens capables de disséminer des mines dans la zone. Téhéran a répliqué en attaquant au moins 17 bateaux qui transitaient par le détroit d’Ormuz et dans le golfe Arabo-Persique, d'après l’agence maritime britannique UKMTO. Le danger sera difficile à éliminer. "Une opération de déminage peut être menée depuis les airs, en surface à l’aide de navires chasseurs de mines, et aussi sous l’eau grâce à des drones sous-marins, précise Michael Connell du Centre d’analyses navales (CNA) et directeur d’un programme d’études sur l’Iran. Mais tout cela prend du temps, et il faut d’abord neutraliser les menaces présentes dans la zone avant de pouvoir passer à cette étape".
D’où l’idée de Donald Trump d’escorter les armateurs, dans une atmosphère qui rappelle les heures les plus sombres de la région : la célèbre "guerre des tankers" entre 1980 et 1988 lorsque l’Irak et l’Iran lancèrent une série d’attaques contre des navires marchands, entraînant l’intervention des flottes occidentales. Ou bien encore lors de la guerre du Golfe en 1991 : les forces irakiennes avaient disposé près de 1 300 mines, endommageant gravement deux bâtiments américains, dont le croiseur USS Princeton.
Une "défense en mosaïque"
Ce scénario d’un chaos régional, les Iraniens s’y préparent depuis près de 20 ans. La doctrine, formulée en 2006 par le Guide suprême iranien Ali Khamenei - éliminé le 28 février -, prévoyait qu’un blocus total du détroit d’Ormuz serait envisagé si l’Iran n’était pas l’initiateur du conflit mais répondait à une "agression" des États‑Unis ou de l’un de leurs alliés. Avec comme conséquence de voir les flux énergétiques de la région "sérieusement compromis". La défense iranienne a donc été pensée en grande partie dans cet objectif. "Toutes les provinces et les îles iraniennes comme Qeshm sont intégrées dans une stratégie décentralisée, dite de défense en mosaïque, qui répartit les capacités militaires à travers l’ensemble du pays, explique Alireza Nader, analyste iranien indépendant basé aux Etats-Unis. Cette doctrine contribue à la résilience du régime, car elle prévoit la continuité des opérations même si les dirigeants ou les centres de décision sont éliminés."
A 120 kilomètres à vol d’oiseau de Qeshm, sa voisine, l’île de Kharg a été prise pour cible le 14 mars par le Pentagone qui a bombardé près de 90 cibles militaires. Donald Trump a également menacé de s'en prendre aux infrastructures pétrolières de l'île - où transitent près de 90% de la production de l'Iran - si Téhéran ne lève pas son blocage du détroit d'Ormuz. Un moyen supplémentaire de mettre le régime des mollahs, particulièrement résilient jusqu’ici, à genoux. L'Iran "abandonnera toute retenue" et "fera couler le sang des envahisseurs" si les États-Unis et Israël attaquent des îles du Golfe, a mis en garde, deux jours plus tôt, le président du Parlement iranien, Mohammad Bagher Ghalibaf. Téhéran entend bien faire de ses 13 îles du détroit d’Ormuz une arme décisive dans cette guerre asymétrique qu’elle livre actuellement face à "l’armada" américaine.
