Nucléaire : cette erreur stratégique de l'Europe qui doit nous servir de leçon
"Erreur stratégique" : la tentation de l’amertume est grande après la sortie de la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, reconnaissant la faute que fut la marginalisation de l’énergie nucléaire en Europe, à l’occasion du sommet international organisé à Paris le 10 mars dernier. Amertume en songeant au temps perdu et aux conséquences majeures de cette décision que prirent, à partir du tournant des années 2000, nombre de pays européens. Amertume devant les chiffres : en 1995, l’Europe produisait 33 % de son électricité avec du nucléaire et importait 44 % de son énergie ; aujourd’hui, elle importe 54 % de son énergie… et produit 23 % de son électricité avec du nucléaire. Amertume en constatant que le développement des énergies renouvelables a très majoritairement remplacé, non pas les importations, mais la production domestique.
Que serait aujourd’hui la situation énergétique européenne si le continent avait choisi de faire rimer nucléarisation et décarbonation, au lieu de jouer la décarbonation contre la nucléarisation ? Dans le scénario contrefactuel d’un continent resté leader nucléaire, l’Europe de 2026 ne regarderait pas les marchés du gaz avec la même inquiétude. Son système électrique reposerait sur un socle bas carbone plus robuste et pilotable. L’industrie européenne serait moins exposée aux chocs géopolitiques et aux flambées de prix. S’agissant du cas précis de l’Allemagne, certaines modélisations montrent que, si Berlin avait choisi de fermer d’abord ses centrales à charbon plutôt que son parc nucléaire, jusqu’à 1 100 millions de tonnes de CO₂ auraient pu être évitées d’ici 2035 - soit près de trois années d’émissions françaises. Le coût économique et sanitaire global de cette décision est évalué à près de 12 milliards de dollars par an.
On connaît l’adage : "Rien ne sert de pleurer sur le lait renversé". En revanche, à l’heure où l’Europe industrielle est en urgence absolue, il est légitime de tirer les enseignements de ces graves erreurs de politiques énergétiques et de faire en sorte que nombre de décideurs publics sortent de la bulle cognitive qui les enferme dans une vision idéologique ou exclusivement politique de l’énergie.
La balle est dans le camp des décideurs
Premier enseignement : n’oublions jamais avec Cioran, l’auteur des Syllogismes de l’amertume, que "les convictions sont des prisons". Un exemple : alors que, pour la deuxième fois en quatre ans, l’Europe se trouve vulnérable, exposée à la flambée des prix du gaz, il est plus que temps de réinterroger quelques-unes de ces convictions. Dès lors que le slogan "sortir des fossiles" n’a aucun caractère opérationnel avant deux décennies, comment gérons-nous les besoins de nos économies en gaz dans la période de transition ? Faut-il, comme le Danemark, ouvrir l’option d’une reprise de l’exploration et de la production sur notre continent, pour supprimer ne serait-ce qu’une partie de nos importations ?
Second enseignement : les actes de contrition ne sauraient remplacer l’action. Autrement dit, l’Europe se donne-t-elle les moyens de revenir dans la course nucléaire ? La stratégie européenne consacrée aux petits réacteurs modulaires – les SMR – publiée le lendemain de l’intervention de la présidente de la Commission ne permet pas de répondre positivement. Le document vise à structurer un écosystème industriel européen, renforcer les chaînes d’approvisionnement, soutenir l’innovation et harmoniser les cadres réglementaires afin de permettre un déploiement dans les années 2030. Mais derrière les neuf actions annoncées, l’ambition est modeste : beaucoup relèvent davantage d’objectifs généraux que de décisions industrielles structurantes. Le contraste avec les États-Unis est saisissant. Washington a engagé 4 à 5 milliards de dollars de soutien fédéral direct pour accélérer le développement des SMR, auxquels s’ajoutent des investissements privés massifs – à hauteur de plus de 3 milliards d’euros. En Europe, les financements publics restent dispersés et se comptent plutôt en centaines de millions d’euros, essentiellement via des programmes de recherche.
Faute de tirer ces enseignements, le lien risque de se distendre de plus en plus entre l’opinion publique et les décideurs politiques. Selon un sondage Ifop de mai 2025, les responsables politiques ne sont jugés crédibles que par 34 % des Français lorsqu’il s’agit de s’informer sur les questions énergétiques. Une bonne nouvelle pour eux : seuls les influenceurs font moins bien qu’eux... La balle est dans leur camp pour rejoindre, sinon les experts et scientifiques, jugés fiables à 80 %, du moins… les journalistes, à 59 %. Chiche ?
Cécile Maisonneuve est la fondatrice de Decysive.
