"Rural" : au cinéma la crise agricole, à la littérature la crise hydrique
Rural, voilà un film que j’adore. Des personnages, une histoire et, en guise de méthode, faire confiance au septième art. Les premières minutes du film d’Edouard Bergeon ne sont pourtant pas engageantes, on se demande dans quel film de propagande on est tombé. Jérôme Bayle est au téléphone, chez lui, dans sa ferme, du côté de Montesquieu-Volvestre, en Haute-Garonne, il parle à une journaliste qui l’interroge, il lui sort son discours de syndicaliste paysan contre le Mercosur et sur la nécessité de se battre : "parce que si on ne fait rien on est sûr de perdre", dit-il.
Je n’avais jamais entendu parler de Jérôme Bayle, "figure nationale de la ruralité, éleveur charismatique du Sud-Ouest". Je n’en savais pas plus sur les barrages organisés par son "collectif des Ultras de l’A64". On comprend au fil des images qu’il est le leader de ce mouvement d’inspiration gilets jaunes, version paysan du Midi Pyrénées. On monte avec lui en voiture, il chante Bella ciao, il est meilleur au mégaphone pour haranguer la foule des militants : "Alors à partir de jeudi, ceux qui ont des couilles… !" Moins poétique, plus efficace. Il discute avec la gendarmerie, au bord de l’autoroute, aucune violence, c’est cool, ça ne va pas passer en boucle sur CNews. apparaît une paysanne du cru, soixante-dix balais bien tassés, on ne comprend pas tout de suite que c’est sa mère. Il y a plein de choses qu’on ne comprend pas tout de suite dans le film. Aucune voix off ne nous explique qui est qui, ni le comment du pourquoi, le cinéaste ne pose de question à personne, il a assez à faire avec sa caméra, à guetter les choses, attendre qu’elles apparaissent d’elles-mêmes.
La patience comme mise en scène
Jérôme Bayle et sa mère forment un "couple d’agriculteurs", on ne saura ce qui est arrivé au père qu’incidemment, en passant en voiture devant l’endroit où le désespéré s’est tiré une balle dans la tête : "Ça s’est passé là". La voiture continue. La mise en scène, ici, c’est la patience. En passant devant le maillot de l’équipe de rugby locale, accroché au mur, on découvre que Jérôme Bayle en fut un des piliers. Mal plaqué, transporté par hélicoptère, sauvé in extremis de la tétraplégie, ce grand gaillard est en fait un travailleur handicapé à 100 % (ça, je l’ai appris dans le journal).
L’intrigue du film surgit quand débarque une femme avec ses deux enfants, pour louer la maison d’à-côté, toute neuve, qui semble appartenir à Jérôme Bayle. Le garçon doit avoir dix-onze ans, la fille deux ans de moins, on apprendra plus tard qu’ils ont quitté Metz après que la mère s’est séparée du père. La question du pourquoi ne lui sera pas posée : on ne demande pas à une dea ex machina ce qu’elle fait dans la vie.
Le militantisme n’aura pas suffi à changer la vie de Jérôme Bayle, pas plus que "la vie à la campagne" n’aura suffi à changer la vie du garçon camé à ses six heures de jeu vidéo par jour. Mais parce que c’était lui, reçu par le Premier ministre à Matignon, et parce que c’était lui, l’enfant de la ville au volant d’un tracteur à travers champs que le film est superbe.
Avec Aqua, le dernier roman de Gaspard Koenig, paru à L’Observatoire, on a de cette ruralité le contrechamp étatique. La crise hydrique vue de la rue de Varenne. Le jeune énarque à la langue de bois, sa façon de voir l’eau couler entre le PAOT, Plan d’Action Opérationnel Territorialisé et le SDAGE, Schéma Directeur d’Aménagement et de Gestion des Eaux. Elle stagne, la flotte, coincée entre la DCE, Directive-Cadre Européenne et la CLE, Commission Locale de l’Eau. Tandis que les habitants de Saint-Firmin, dans l’Orne, attendent beaucoup trop du EPTB pour obtenir un PGSS, pour que l’eau sorte enfin de leurs robinets. Livre hilarant et désespérant, car magnifiquement écrit. Après Humus et avant Ignis, il se pourrait que Gaspard Koenig soit en train de construire la carte prémonitoire d’un territoire tragique où la terre, l’eau et le feu auront eu raison de l’humanité.
