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Февраль
2026

La justice n'est pas du cinéma: l'enquête sur un gilet jaune éborgné relancée

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L'information judiciaire sur la blessure d'Alexandre Frey, l'une des 23 personnes éborgnées par les forces de l'ordre lors du mouvement de l'hiver 2018-2019, était mal partie, se soldant le 4 juillet 2025 par un non-lieu.

La juge d'instruction Katia Dubreuil expliquait que "les investigations (n'avaient) pas permis d'identifier l'auteur du tir", selon une décision consultée par l'AFP.

Entre analyses de vidéos et témoignages flous, les policiers de l'IGPN n'ont pas abouti. A l'image des efforts vains de l'enquêtrice campée par Léa Drucker dans "Dossier 137", qui lui a valu jeudi son deuxième César de la meilleure actrice.

Mais à l'inverse de ce film, la cour d'appel de Paris est venue rebattre les cartes, et réveiller un espoir de connaître la vérité.

Dans un arrêt rendu à la mi-février, elle a estimé que l'enquête ne pouvait "être considérée comme complète", et ordonné à la juge d'instruction de reprendre l'information judiciaire. Un "désaveu cinglant", analyse l'avocat de M. Frey, Me Yassine Bouzrou, à l'origine de l'appel.

"Nous allons maintenant nous battre pour faire reconnaître la responsabilité du tireur, mais aussi de sa hiérarchie, qui avait appelé ce jour-là à +impacter un maximum de monde+", a-t-il réagi auprès de l'AFP.
"Impacter les individus"
Venu de Picardie pour manifester, M. Frey était arrivé dans la matinée sur les Champs-Elysées, aux côtés de trois amis, dans une ambiance déjà très tendue. Elle vire ensuite au chaos: pavés descellés, barricades en feu et vitrines brisées, sous les lacrymogènes et les flash balls.

Ce père de famille a raconté aux enquêteurs comment il s'était retrouvé coincé près de la place de l'Etoile, avenue Marceau, par des barrages policiers, dès 11H30. Après plus de deux heures, il a raconté avoir crié sa colère sans commettre de violence physique, avant "d'entendre siffler des balles de défense autour de lui".

C'est en se retournant, pour voir l'un de ses amis blessé au pied, qu'il avait été touché à l'oeil. Il dira n'avoir jamais entendu de sommation et ne pas savoir d'où venait le tir.

Il avait porté plainte, et obtenu six mois plus tard l'ouverture d'une information judiciaire pour violence par une personne dépositaire de l'autorité publique, suivie de mutilation ou d'infirmité permanente.

Sur les lieux, les CRS avaient reçu pour instruction "d'impacter les individus" dès leur arrivée. Ni les caméras de vidéosurveillance ni les vidéos tournées sur les lieux ni les auditions de policiers ou de témoins ne permettaient de tirer de conclusions, selon la juge d'instruction.
"Indices graves"
L'enquête a même été marquée par l'envoi d'une lettre anonyme, désignant un commandant de police ayant donné l'ordre de tirer et précisant qu'un gardien de la paix avait refusé d'obéir, en l'absence de menace.

Les enquêteurs auront entendu ce commandant se décharger sur ses subordonnés ("le tireur (...) est le seul responsable"), et des policiers, contraints à un certain point de se retirer malgré leurs canons à eau, invoquer des scènes de "guérilla" ou la "pire journée de (leur) carrière".

Mais pour la cour d'appel, toutes les pistes n'ont pas été explorées jusqu'au bout, notamment celle d'une fiche attestant de l'usage d'un lanceur de balle de défense (LBD), remplie près de deux mois après les faits par un gardien de la paix d'une brigade territoriale de contact.

Dans son rapport, celui-ci avait raconté avoir tiré sur une personne à une trentaine de mètres, qui avait ramassé un objet au sol et allait l'envoyer vers les CRS. Il a vu la victime du tir, peu après, avec une blessure "saignante" à la tête. Lieu, horaire et type de blessure concordent avec celle de M. Frey, souligne la cour.

Combinés aux souvenirs d'un témoin, compatibles en partie avec le déroulement des faits, ces éléments "sont susceptibles de constituer des indices graves et concordants à l'encontre (du policier) rendant vraisemblable qu'il soit auteur du tir", ajoute-t-elle. Autant d'éléments sur lesquelles l'instruction va devoir de nouveau se pencher.