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Февраль
2026

Coups bas et déchirement politiques : Rupert Murdoch, les secrets de la dynastie qui a inspiré "Succession"

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Le 11 mars, Rupert Murdoch fêtera ses 95 ans. Roi Lear des rotatives, l’homme a bâti une fortune de 17 milliards de dollars, mais détruit sa famille et endommagé la démocratie américaine. Le soleil ne se couche jamais sur son empire médiatique, qui au sein de News Corp et Fox Corp regroupe la chaîne Fox News (modèle de notre CNews), des fleurons de la presse anglophone (The Wall Street Journal, The Times), des tabloïds crapuleux (The Sun, The New York Post) ou l’éditeur HarperCollins. Le nonagénaire est l’inspiration principale de Succession, à tel point que quand il a divorcé de sa quatrième femme, la mannequin Jerry Hall, il a interdit à celle-ci de parler aux scénaristes de la série de HBO. Mais entre coups bas, trahisons et déchirement politiques, les péripéties de la dynastie Murdoch sont, dans la vraie vie, encore plus incroyables que celles du pourtant très dysfonctionnel clan Roy à l’écran.

Dans un livre qui vient de paraître en anglais, Bonfire of the Murdochs (Simon & Schuster), Gabriel Sherman retrace avec brio cette saga qui rappelle autant Shakespeare qu’Hunger Games. Le journaliste américain est dans son élément : auteur de The Loudest Voice in the Room, biographie de l’ancien patron de Fox News Roger Ailes, il a aussi signé le scénario de The Apprentice sur les années de formation de Donald Trump.

Une jeunesse socialiste

Tout a commencé au bout du monde, en Australie. Le père de Rupert, Keith Arthur Murdoch, est déjà un adepte du journalisme sensationnaliste. Il tient son premier scoop durant la Première Guerre mondiale, affirmant que les Australiens servent de chair à canon pour les troupes britanniques en Grèce. Keith Arthur se forme ensuite à Fleet Street, l’artère londonienne où se concentrent les journaux britanniques, avant de relancer le Melbourne Herald en y appliquant les techniques des tabloïds, à savoir des articles courts et des titres incisifs. Il enseigne à son fils Rupert deux choses essentielles : les journaux représentent le pouvoir et les règles sont faites pour être enfreintes.

On apprend dans Bonfire of the Murdochs que le propriétaire de la très droitière Fox News fut dans sa jeunesse socialiste, idéologie alors en vogue au sein des jeunes générations de l’élite. A Oxford, on l’appelle "Camarade Rupert" ou "Rupert le rouge". Dans les lettres à son père, il vante Lénine comme étant le "grand penseur". Lui aussi a droit à une formation dans Fleet Street. Au Daily Express, sous la houlette de Lord Beaverbrook, immortalisé par l'écrivain Evelyn Waugh dans Scoop, Rupert s'initie à la martingale des ventes : des rumeurs, du sexe, des crimes et des opinions de droite.

"S'étendre ou périr"

De retour en Australie, l’entrepreneur se montre vorace, faisant l’acquisition de quotidiens puis d’une télévision. Sa devise ? "S’étendre ou périr". En 1968, Rupert Murdoch s’empare de sa première institution au Royaume-Uni, le tabloïd News of the World, passé d’une diffusion de 9 millions à 3 millions d’exemplaires en quelques années. Le néo-magnat profite d’une querelle dans la famille Carr, qui possède le journal depuis 1891, leur promettant qu’ils en garderont le contrôle. Evidemment, il s'impose vite comme l'actionnaire majoritaire. L’année suivante, il achète The Sun, alors à gauche, qu’il transforme radicalement. Murdoch impose des titres comme "Les hommes veulent-ils toujours épouser des vierges ?" ou "Les hommes sont de meilleurs amants le matin". Pour le premier anniversaire de la relance, il place une mannequin topless en page 3. Constatant l'effet d'une poitrine dénudée sur les ventes, l’actionnaire décide d’en faire une tradition, déclenchant les foudres des féministes comme des conservateurs. C’est le début de sa guerre contre l’establishment britannique, qui le surnomme le "chercheur de sale".

Surpassant son rival The Daily Mirror, The Sun s’impose vite comme le tabloïd le plus vendu de Fleet Street. Murdoch assume son ingérence auprès des journalistes : "Je ne suis pas venu d'Australie pour ne pas intervenir." Cet insomniaque harcèle ses collaborateurs de coups de fil ou de fax envoyés de son yacht à toute heure. En 1979, il fait campagne pour Margaret Thatcher, convertissant le lectorat ouvrier de The Sun en soutiens de la révolution libérale. Puis il s’empare du joyau du journalisme britannique : The Times. Après l’avoir charmé, Rupert n’hésite pas à froidement virer le rédacteur en chef Harold Evans, pas assez servile. En 1983, malgré les doutes exprimés par sa rédaction, l’actionnaire y fait annoncer la découverte d’un journal intime d’Hitler, évidemment un faux. "Nous sommes dans le secteur du divertissement", répond-il, peu soucieux de déontologie.

En 1973, Rupert Murdoch met aussi son premier orteil aux Etats-Unis en achetant des quotidiens de San Antonio. En 1976, il acquiert le tabloïd The New York Post et, encore une fois, dope la diffusion, semant la terreur dans la ville grâce à des articles sensationnalistes sur le blackout de 1977 et le tueur en série "Fils de Sam".

Darwinisme familial

Alors que leur père est happé par cet empire mondial, les enfants Murdoch comprennent vite que les affaires sont les seuls moyens de converser avec leur géniteur. Et qu’il s’agit de se démarquer dans l’espoir d'en devenir un jour l’héritier. Lachlan, le fils préféré, partage le conservatisme de Rupert. James, le rebelle tatoué, lit des romans, étudie l’histoire, fait des dessins pour le magazine satirique National Lampoon. Il quitte Harvard pour suivre le groupe de rock The Grateful Dead, puis fonder un label de hip-hop. Elisabeth, dite Liz, mobilise toute son intelligence pour tenter de faire oublier à Rupert qu’elle est une fille. Leur demi-sœur, Prudence, issue d’un premier mariage, ne compte pas. Leur mère, Anna, publie en 1987 un roman prémonitoire, Family Business, dans lequel elle décrit une dynastie médiatique qui implose quand le patriarche meurt, les trois enfants se battant pour prendre le contrôle de l’empire.

Au début des années 1990, Lachlan semble avoir le dessus. Mais il se heurte à des barons de News Corp, comme Roger Ailes, patron tout-puissant de Fox News. Le prince héritier décide un temps de prendre sa distance. Son cadet James pense alors démontrer qu'il est digne du trône. Détestant les tabloïds et abhorrant Fox News, il veut faire de News Corp une entreprise respectable aux yeux de l’élite libérale. A un moment, Rupert devient lui-même plus progressiste, se préoccupant par exemple du réchauffement climatique. Mais en 2011, James sert de bouc émissaire à une affaire politico-médiatique retentissante : le Murdochgate, ou scandale du piratage téléphonique. La presse britannique révèle que News of the World avait hacké les téléphones de milliers de personnes pour obtenir des scoops. Après 168 ans d'existence, le tabloïd cesse de paraître.

D'une stagiaire à Jerry Hall

Liz, qui a longtemps refusé de rejoindre l’entreprise familiale, et réussit une carrière brillante dans la production télévisuelle, croit alors son heure venue. Son père lui demande même de virer son propre frère, James, avant de se rétracter. L’ambiance est telle qu’après une thérapie de groupe, les enfants signent une constitution familiale, intitulée "Les principes Murdoch" pour promouvoir le dialogue entre eux. Mais en 2015, le fils prodigue Lachlan fait son retour, barrant la route à Liz et James.

Comme si la situation n’était pas assez toxique chez ces Atrides des médias, Rupert s’est entiché d'une ambitieuse stagiaire sortie de Yale, Wendi Deng. Elle devient la troisième épouse Murdoch, et lui donne deux enfants. En échange, le patriarche signe un accord avec son ex-Anna, lui garantissant que l’empire serait divisé entre ses quatre premiers enfants, Prudence, Elisabeth, James et Lachlan, et que sa progéniture future n'aura pas de droite de vote au conseil d'administration. En 2013, Murdoch découvre les adultères de Wendi. Des e-mails internes suggèrent qu'elle a eu des relations avec son coach de tennis ou Eric Schmidt, patron de Google. Mais le plus rude pour Rupert sera d’apprendre que sa femme était très proche de Tony Blair, qu'il avait contribué à faire élire Premier ministre en 1997 et qui est le parrain de leur enfant. A l’âge de 84 ans, Rupert retombera amoureux de la mannequin Jerry Hall, ex de Mick Jagger, trente-cinq ans de moins que lui.

Le trumpisme divise les Murdoch

Dans Bonfire of the Murdochs, Gabriel Sherman revient aussi sur les relations complexes entre Rupert Murdoch et Donald Trump. En 2015, quand ce dernier annonce sa candidature aux primaires républicaines, le magnat le prend clairement pour une blague. "Rupert savait que c’était un imbécile", témoigne un proche. Pro-immigration et en faveur du libre-échange, Murdoch ne partage pas la vision économique du défenseur du "Make America Great Again" (Maga). Le Wall Street Journal fait ainsi campagne pour bloquer sa nomination. Mais Roger Ailes est un ami de Trump, et les audiences de Fox News s’envolent grâce à cette bête de scène. En 2016, Ailes, accusé d’agressions sexuelles au sein de son entreprise, est mis de côté, et meurt d’une chute quelques mois plus tard.

Le trumpisme déchire la famille Murdoch. James rêve de purger Fox News, Rupert et Lachlan s’y opposent. Lachlan est un fervent Maga et se montre proche du présentateur vedette Tucker Carlson. Pragmatique, Rupert n’apprécie toujours pas Trump, mais voit qu’il a boosté les audiences de la chaîne comme personne. En 2017, il vend les studios 20th Century Fox à Disney, tout en gardant Fox News. En 2020, elle sera la première chaîne nationale à confirmer la victoire cruciale de Joe Biden dans l’Arizona, provoquant la fureur de Trump. Rupert pousse d’abord le président sortant à reconnaître sa défaite, mais Fox News étant menacée par les audiences de chaînes plus radicales comme Newsmax qui entretiennent les théories du complot, il laisse ses présentateurs et ses invités promouvoir la théorie farfelue selon laquelle les algorithmes des machines de vote Dominion auraient volé l’élection. Plus tard, des documents révéleront que personne au sein de la hiérarchie de Fox News ne croyait sérieusement en cette thèse, mais qu'ils ont laissé faire par pur opportunisme. En 2023, Tucker Carlson, ouvertement complotiste et devenu incontrôlable, est licencié.

Tous au tribunal

Côté cœur, Rupert rompt par e-mail avec Jerry Hall pour d’abord s’enticher, à plus de 90 ans, d’une évangélique adepte de QAnon, puis d’une scientifique à la retraite, Elena Zhukova, qui deviendra sa cinquième épouse. Côté succession, Lachlan fait tout pour se débarrasser de son frère James. Rupert soutient son aîné, justifiant sa trahison paternelle par le courage politique, voyant dans son empire médiatique une protection de la civilisation occidentale contre le wokisme. En 2024, la famille déchirée se retrouve dans un tribunal du Nevada. Un père de 93 ans est confronté par trois de ses enfants qui se sont alliés contre Lachlan. L’épilogue a lieu le 8 septembre 2025, quand un accord confirme que Lachlan hérite de l’empire, en échange de plus de 3 milliards de dollars versés à James, Liz et Prudence. Contrairement à la série Succession, Rupert a évité qu’un outsider récupère le trône, mais les névroses et blessures familiales étalées devant la planète entière sont les mêmes que dans la série.

Quant à ses relations avec Donald Trump, elles sont toujours aussi ambiguës. Le président américain a porté plainte contre le Wall Street Journal, qui a révélé son dessin coquin offert pour le 50e anniversaire de Jeffrey Epstein. Le quotidien se montre en outre très critique envers les droits de douane, le grand dada de Trump. Mais en même temps, Murdoch s'est vu offrir une part minoritaire dans le consortium qui doit prendre le contrôle de TikTok aux Etats-Unis. Les deux hommes ont récemment dîné à la Maison-Blanche. Un procès à venir de 10 milliards de dollars ne les a nullement empêchés de partager un poulet.