ru24.pro
World News
Февраль
2026
1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16
17
18
19
20
21
22
23
24
25
26
27
28

Les Tchèques sont ceux qui consomment le plus de bières en Europe : récit d'une exception culturelle

0

Pour de nombreux zythologues amateurs, le nom "Budweiser" est immédiatement associé à une référence de bière américaine industrielle, réputée pour sa légèreté et son petit prix. Ses créateurs, des brasseurs allemands installés aux Etats-Unis à la fin du XIXe siècle, lui ont attribué ce nom en référence à la ville tchèque de Ceské Budejovice ("Budweis" en allemand) réputée pour sa culture brassicole. Régulièrement, les producteurs de cette localité du sud de la Bohème affrontent en justice le géant américain Anheuser-Busch, détenteur de la marque éponyme. Concrètement, cela signifie qu'en dehors de l'Europe, l'entreprise publique tchèque Budweiser Budvar - un trésor national ! - n'a pas le droit d'utiliser le nom de la ville. Aux Etats-Unis, sa bière est ainsi commercialisée sous le nom de "Czechvar" ; la bière nommée Budweiser n'ayant donc aucun lien véritable avec la Tchéquie ou la ville de Budweis.

Pour protéger son savoir-faire, les autorités locales ont tâché de faire reconnaître l'héritage de sa production de bière dont on trouve des traces dès la période médiévale. Signe de ce combat juridique d'importance : à l'échelle européenne, plus d'un tiers des indications géographiques protégées (IGP) de bières se trouvent en Tchéquie et trois sont concentrées à Budweis même. Pour Tomas Slunecko, secrétaire général de l'association des brasseries et des malteries tchèques il s'agit moins "de protéger un type de bière spécifique que de garantir l'origine et l'authenticité des modèles de production locaux. Les IGP sont un ancrage dans le cadre légal européen qui garantit la légitimité historique et géographique de la bière de Budweis."

Ce combat pour protéger l'artisanat brassicole n'est qu'un exemple parmi d'autres de l'attachement des Tchèques à la culture de la bière. Plus qu'une boisson alcoolisée, elle a longtemps constitué le ciment même des relations sociales. "Historiquement chez nous, les pubs ne sont pas juste des établissements de boissons, pointe Tomas Slunecko, ce sont des lieux de rencontres informelles importants où la bière est peu chère, facilement accessible et socialement acceptée peu importe votre profession, votre âge ou votre statut social."

Le territoire tchèque en est d'ailleurs parsemé : traditionnellement, même les plus petites communes étaient dotées d'un pub ou d'une brasserie. Résultat : il n'y a pas que la production de bières qui est atypique en Tchéquie ; sa consommation l'est tout autant. En 2015, l'association des brasseurs européens estimait que la consommation de bières par habitant était de 143 litres par an - presque une pinte chaque jour - bien loin des 106 litres de l'Allemagne ou des 70 litres belges. La France, elle, est bien loin derrière avec environ 30 litres de bière par habitant chaque année.

Ces dernières années cependant, la consommation de bières à commencer à décroître en Tchéquie, comme dans une grande partie des pays occidentaux. En 2024, la consommation de bières par habitant n'était "plus" que de 126 litres par an, soit une baisse notable de 12 % en 10 ans. Stanislav Tripes, doyen adjoint de l'université d'économie et de commerce de Prague (VSE) identifie deux causes à cette baisse : "un phénomène générationnel" d'abord, les plus jeunes plébiscitant plus volontiers des références de bières sans alcools ou de panachés et "un phénomène lié à l'évolution de la structure de la société." Selon lui, "il n'était pas rare pour les gens qui travaillaient de leurs mains de boire plusieurs bières chaque soir en rentrant du travail. Avec la tertiarisation de l'économie, la multiplication des professions intellectuelles est moins compatible une trop forte alcoolisation, particulièrement en semaine."

Néolocalisme tchèque

Pour tenter de conquérir de nouveaux amateurs plus tatillons, l'industrie tchèque tente également de se diversifier. Comme en Europe de l'Ouest, il n'est pas rare pour les marques locales de proposer de nouvelles variétés d'IPA ou de bières brunes par exemple, plus éloignées du terroir local. Le marché des microbrasseries y est aussi très dynamique : la Tchéquie en dénombre plus de 500 sur un territoire plus petit que la région Nouvelle-Aquitaine. "La fin des années 2000 a été très prospère pour les microbrasseries dont le nombre a explosé", note Stanislav Tripes. Si on observe aujourd'hui un ralentissement de cette croissance, mais leur omniprésence témoigne selon lui d'un "désir de connexion" à la culture brassicole et d'une volonté "de connaître qui brasse ce que l'on consomme et de quelle manière."

"Le défi à présent, c'est de réussir à préserver le rôle culturel et social de notre bière en s'adaptant à la nouvelle donne socio-économique", reconnaît de son côté Tomas Slunecko. L'année dernière, la culture de la bière tchèque a été ajoutée à la liste du patrimoine national immatériel. Prochain objectif : la faire reconnaître auprès de l'Unesco en intégrant la liste du patrimoine immatériel de l'humanité. La Budweiser américaine, elle, n'y figurera sans doute jamais.