Le "facteur en chef" et la chimiste visionnaire : deux visages d’une Pologne en mutation
D’un geste machinal, il oriente le QR code affiché sur son téléphone vers le détecteur placé au centre de la consigne automatique. Un bip discret, un déclic, et le casier s’ouvre. Moins de deux secondes pour récupérer le colis. "Cela fait partie de ces petites choses qui ont changé notre quotidien", glisse Sebastian, un habitant de Varsovie de 26 ans. Le jeune homme peine à se souvenir de l’époque où recevoir une commande signifiait composer avec des horaires contraignants, attendre un livreur ou faire la queue au bureau de poste.
En Pologne, ces installations, sortes de murs remplis de casiers, sont visibles à tous les coins de rue. Une sur deux appartient au pionnier national InPost, présent sur ce segment depuis 2009. Baptisées "Paczkomaty", le terme est entré dans le langage courant. Le jaune d’InPost est d’autant plus présent à la période des fêtes que ses camions de livraison quadrillent les rues polonaises.
Rafal Brzoska, le roi incontesté de la logistique
Ce succès fulgurant est signé Rafal Brzoska. Crâne rasé, sourire à fossettes, posture assurée : le milliardaire dégage une énergie contagieuse. A tel point qu’en Pologne, difficile de dire qui de la marque ou de son fondateur est le plus connu. "Comprendre les besoins des utilisateurs, s’inspirer de ce qui fonctionne à l’étranger et s’entourer de talents, voilà mon credo", résume ce dandy adepte des costumes soignés et des couleurs audacieuses. Une recette à l’origine de la croissance spectaculaire d’InPost depuis 2018, soutenue par la crise du Covid et l’explosion du commerce en ligne.
Son ascension se joue se joue bien au-delà des frontières nationales. Début 2021, InPost a fait une entrée remarquée à la Bourse d’Amsterdam. La même année, InPost a racheté le français Mondial Relay pour 650 millions d’euros. "Nous installons cent nouvelles consignes automatiques par semaine en France", explique-t-il.
Son principal enjeu à présent est d’intégrer l’intelligence artificielle à son activité. "Nous devons être en tête des options de livraison recommandées par l’IA aux consommateurs européens", martèle le chef d’entreprise. Selon Brzoska, InPost approche de son moment "Apple 1997", ce tournant où Steve Jobs a transformé une marque en écosystème intégré. C’est ce modèle que sa société veut reproduire, fort de ses 80 millions d’utilisateurs et de sa présence sur neuf marchés internationaux. "Nous avons une plateforme d'e-commerce, un programme de fidélité, une application de paiement et un partenariat avec la start-up polonaise d’IA Bielik", énumère-t-il. Un ensemble de services censé faire de la livraison InPost le choix par défaut au moment du paiement.
Mais l'influence de ce patron dépasse largement le secteur de la logistique. Membre depuis 2021 du club fermé des dix plus grandes fortunes polonaises, ses fonds d’investissement prennent des parts dans des entreprises stratégiques, tandis qu’à titre privé, il a misé sur une quarantaine de start-up. "Si nous, entrepreneurs polonais, n’investissons pas dans nos entreprises, comment convaincre les capitaux étrangers que nos solutions sont les meilleures ?", interroge Brzoska.
L'homme s'intéresse aussi aux médias : il a créé une nouvelle revue économique digitale, XYZ. Quant à son épouse, Omenaa Mensah, ancienne présentatrice de télévision vedette, et fille d’une Polonaise et d’un Ghanéen, elle vient de lancer la version polonaise du magazine GQ. Leur mariage en 2019 a fait pleinement entrer l’entrepreneur dans le monde du show-business. Omenaa Mensah, une philanthrope engagée pour l’Afrique - et la seule à pouvoir faire de l'ombre à son mari dans les dîners -, l’a encouragé à créer sa fondation. Lui qui a grandi dans une région rurale du sud soutient désormais les jeunes talents aux ressources financières limitées. Leur gala de charité commun est devenu incontournable.
La réussite s'est pourtant fait attendre. "J’ai frôlé la faillite", rappelle Brzoska. Car au début des années 2010, InPost, qui concentre son activité sur la distribution du courrier, se frotte à la Poste polonaise, soutenue par l’Etat. S’ensuit une bataille économique et judiciaire, qui contraint la société d’engager une restructuration douloureuse en 2016. C’est en se concentrant sur la livraison de paquets plus volumineux qu’InPost décollera.
Cet épisode douloureux a nourri l’obsession de Brzoska pour la simplification administrative. En 2025, il accepte la mission qui lui confie le Premier ministre Donald Tusk : proposer un plan choc pour réduire la bureaucratie. En quelques semaines, il réunit une équipe d’experts et lance une plateforme participative permettant aux citoyens de soumettre leurs idées de réforme. 500 idées sont transmises au gouvernement, 120 adoptées, et 200 encore à l’étude. "Nous avons dépassé la polarisation politique en nous concentrant sur les problèmes concrets des ménages et des micro-entrepreneurs", se félicite-t-il, convaincu que l’initiative mériterait d’être portée à Bruxelles.
Surnommé le "facteur en chef de la Pologne", Brzoska est un véritable phénomène de société. La politique ? "Hors de question", balaie ce féru de golf. Il faut dire que l'entrepreneur a de quoi faire, à l'heure où les rumeurs sur un potentiel rachat d'InPost agitent la presse locale. Une certitude : il n'a pas fini de faire parler de lui.
Agnieszka Gajewicz-Skretna, la chercheuse qui lutte contre les effets néfastes des substances chimiques grâce à l'IA
Absorbés par leurs écrans, les doigts virevoltant sur les claviers, des élèves en master de chimie ont délaissé l’odeur des solvants, le cliquetis du verre et les blouses blanches pour s’immerger dans le monde des algorithmes. Entre les rangées d’ordinateurs, leur professeure, Agnieszka Gajewicz-Skretna, déambule et murmure, ici et là, quelques conseils. Ils écoutent religieusement cette chercheuse de l’Ecole Polytechnique de Gdansk, dans le nord de la Pologne, qui s’est imposée comme l’un des visages montants de la chimioinformatique.
Sa spécialité ? Elaborer des modèles capables de prédire si une substance est sûre pour l’être humain, l’environnement et la biodiversité, bien avant sa mise sur le marché. "L’objectif est d’éviter de reproduire les fiascos sanitaires de l’amiante ou des Pfas [ces matières chimiques destinées à rendre par exemple les poêles antiadhésives]", explique-t-elle, tout en insistant sur la portée économique et bioéthique de sa recherche. "Il s’agit de réduire le recours aux tests en laboratoire, souvent longs, coûteux et réalisés sur des organismes vivants", précise-t-elle. Applicables à la santé, à la cosmétique ou à la construction, les potentialités de sa discipline sont démultipliées par l’essor de l’intelligence artificielle. Une "révolution" comparable selon elle à l’arrivée du microscope électronique ou du séquençage de l’ADN.
L’une de ses priorités : comprendre l’évolution chimique des microplastiques dans le temps. "Nous ingérons chaque semaine l’équivalent d’une carte bancaire en plastique", alerte la chercheuse. A terme, il s’agit d’imaginer des matériaux capables de neutraliser ces particules.
Dans son petit bureau, les distinctions débordent de l’étagère. En 2018, elle fait partie des quinze femmes retenues par l'Unesco et L’Oréal pour leurs recherches susceptibles de changer le monde. L’année suivante, elle est lauréate d’une bourse nationale pour jeunes scientifiques d’exception, puis, en 2020, du Prix polonais du Développement intelligent. Elle figure aussi parmi les 2 % de scientifiques les plus cités au monde dans des publications spécialisées. "C’est une chercheuse brillante et infatigable", témoigne Jerzy Leszczynski, de la Jackson State University, son mentor.
Après des années à l’Université de Gdansk, son alma mater, elle a rejoint cet été la Polytechnique voisine. "Nous cherchions un profil pouvant combler un fossé sur le marché : entre des programmeurs peu familiers de la chimie et des chimistes exploitant insuffisamment les données" résume Jacek Czub, chef du département de physique chimique de la Polytechnique.
Agnieszka Gajewicz-Skretna s’est toujours caractérisée par son aplomb. "Lors de sa soutenance, elle a pris ses distances avec certains articles de son propre directeur de thèse et s’est mise à dialoguer avec le jury d’égal à égal" se souvient Piotr Stepnowski, aujourd’hui recteur de l’Université de Gdansk.
S’ensuivent un postdoctorat au Japon, puis des séjours de recherche en Allemagne et aux Etats-Unis. Malgré les sirènes de l’étranger, dans un contexte où la Pologne lutte toujours contre la fuite des cerveaux, Agnieszka Gajewicz-Skretna fait le choix de rester dans son pays. "Nous avons parmi les meilleurs programmeurs en IA", relève-t-elle. Les dirigeants universitaires locaux abondent : dans la chimie avancée, la Pologne peut jouer dans la cour des grands.
Rester contribue aussi à donner confiance à la nouvelle génération polonaise. "Sans elle, je n’aurais jamais osé postuler pour une bourse outre-Atlantique, que j’ai obtenue", confie sa doctorante. Au-delà des couloirs de la faculté, on la croise dans des initiatives promouvant la place des femmes dans les sciences. Avec un horizon ambitieux : "J’aimerais un jour pouvoir affirmer que chaque produit en rayon a été évalué par nos modèles de prédiction".
