Grandes écoles : les classements vus par les DRH
Depuis plus de trente ans, les classements des écoles de commerce rythment la vie de l’enseignement supérieur français. Parents, lycéens, étudiants, écoles et recruteurs s’y réfèrent massivement. Pourtant une question finit par s’imposer : que mesurent-ils vraiment ?
Avec ce cahier spécial, L’Express Éducation et NextEdu proposent, en partenariat avec Opinion Way, une approche inédite, partant d’une interrogation simple : quelle est la réputation des grandes écoles de commerce auprès de celles et ceux qui ont, in fine, le pouvoir de recruter leurs diplômés ?
Au-delà du palmarès, ces articles invitent à prendre du recul. Ils donnent la parole aux dirigeants, qui racontent comment ils utilisent - ou non - ces outils, et aux étudiants, dont ces tableaux orientent en partie l’avenir.
Maud Jardin (Lucca)
"Nous avons créé le nôtre"
"Nous recrutons entre 150 et 200 salariés par an, principalement des Bac + 5 issus d’écoles de commerce ou d’ingénieurs pour des postes de consultants, de commerciaux, de chefs de projet marketing, de product managers, etc. En interne, nous avons une liste d’une vingtaine d’établissements cibles pour lesquels nous avons établi un système de classement, allant de A à C. Cette hiérarchie maison s’appuie sur les résultats des classements traditionnels, mais elle inclut aussi nos propres critères en termes de compétences métier, de niveau académique recherché ou de savoir-être attendu. Cette grille évolue selon les recrutements que nous réalisons et nos observations : une école de commerce dans le top 10 des classements habituels peut être classée en C et une école, moins cotée sur le papier, en A.
Notre objectif est de sortir des données théoriques et académiques car nous recherchons surtout des jeunes capables de s’adapter à la réalité du marché. Pour chaque recrutement, nous faisons d’ailleurs passer un grand oral aux candidats. Ils ont 20 minutes pour convaincre un panel de quelques salariés de l’entreprise. Peu importe qu’ils sortent d’HEC, de l’Essec, de Skema ou d’Audencia : si le courant ne passe pas, ils ne sont pas retenus".
Xavier Bézio (Morgan Philipps)
"Il leur manque certains critères"
"Les classements sont importants dans notre activité de conseil en recrutement et restent une boussole pour sélectionner les meilleurs étudiants. Cependant, dans un marché du travail qui nécessite d’être de plus en plus spécialisé, il manque des critères de différenciation propres à chaque école. J’aimerais connaître la proposition de valeurs et les domaines d’excellence de chaque établissement, notamment dans l’IA, le numérique ou la RSE, des enjeux aujourd’hui stratégiques. Cela éviterait cette forme d’uniformité des classements et de course à la voie royale qui n’est pas adaptée à tous les profils d’étudiants.
Je suis persuadé que certaines écoles de second rang, moins bien notées sur des critères d’ordre général, sont à la pointe dans certains domaines, mais qu’elles ne communiquent pas assez pour le faire savoir. Chez Morgan Philipps, nous avons nos habitudes et apprécions les jeunes diplômés d’une poignée d’écoles, notamment celles qui ont des réseaux d’alumni puissants. Nous recrutons en effet des profils qui ont besoin d’avoir un réseau et des contacts pour progresser dans leur carrière".
Pierre-Henri Havrin (BNP Paribas)
"Un indicateur parmi d’autres"
"Deux tiers des quelque 6 000 recrutements que nous effectuons chaque année dans le groupe en France concernent des jeunes de moins de 30 ans. Les classements constituent un indicateur parmi d’autres pour évaluer l’excellence pédagogique des écoles, mais aussi la diversité des profils étudiants. Nous sommes très attentifs à l’égalité des chances car nous considérons que le talent n’a pas d’origine sociale. C’est fondamental pour nous. Nous avons des partenariats avec 350 établissements - écoles d’ingénieurs comprises - mais nous n’avons aucun quota par écoles.
La différence se fait au moment des entretiens de recrutement où nous sélectionnons les candidats sur leurs compétences techniques et leur capacité à s’intégrer, à coopérer et à travailler en équipes. Aujourd’hui, les écoles post-prépa formant des profils Bac + 5 sont plus nombreuses : toutes ne se valent pas car, par définition, il y a une plus grande diversité de niveaux qu’auparavant. Le taux de sélectivité à l’entrée reste un critère de performance important lorsque nous consultons les classements".
Beatriz Estiguin (Axis)
"Ils nous aident à y voir clair"
"Il existe une multitude d’écoles de commerce en France. Certaines sont très connues, d’autres moins, surtout depuis la vague de fusions qui a réuni certaines écoles entre elles. Je pense à Kedge, issue du rapprochement de BEM (ex-ESC Bordeaux) et d’Euromed Management (ex-ESC Marseille) ou à Neoma, née de l’association entre l’ex-ESC Rouen et l’ex-ESC Reims. Pour les recruteurs comme les managers, il y a parfois de quoi s’y perdre. Les classements nous aident à y voir plus clair et à faire le tri entre les cursus solides, accessibles sur concours, et les autres, dans lesquelles on entre sur simple dossier.
Les élèves ayant réalisé une classe prépa font preuve de rigueur et d’exigence, ils ont le goût de l’effort et se montrent souvent très résilients. Ces qualités comportementales sont indispensables pour réussir dans le monde du travail. J’aimerais que ce type d’informations figurent d’une manière ou d’une autre dans les classements car cela permet aux recruteurs d’évaluer le potentiel des diplômés. Savoir combien de stages un étudiant a réalisés à l’étranger ou combien d’heures de cours sont consacrées à la créativité et au savoir-être me paraissent des critères essentiels".
Michaël Fossat (Schneider Electric)
"Le taux d’emploi et les accréditations avant tout"
"Dans les classements, je regarde particulièrement le taux d’emploi des étudiants à leur sortie et les accréditations type EQUIS, AMBA, AACSB obtenues par les écoles. C’est un gage de qualité pour s’assurer qu’elles ont un niveau et une reconnaissance minimum. Je vois cependant peu de renseignements relatifs aux volumes horaires enseignés par matières. De l’extérieur, on ne sait jamais si les étudiants ont eu 2 heures de cours par semaine sur un sujet spécifique ou s’ils y ont consacré un semestre entier. Je le regrette car ce type d’informations permet de mieux cibler nos attentes en termes de recrutement par métier.
En interne, nous avons une liste d’écoles partenaires. Au-delà des Parisiennes comme HEC ou l’ESCP, nous travaillons avec des établissements de province, proches de nos sites. Cette proximité géographique est importante car elle favorise les échanges avec les écoles et crée du lien long terme avec les étudiants. Je pense ainsi à GEM Alpine Business school, à Grenoble, ou à l’em Lyon, des villes où nous possédons des usines et des centres de R & D. Cette liste n’est cependant pas exhaustive. Quel que soit son cursus, nous ne nous priverons pas d’un bon candidat qui sait faire preuve d’agilité intellectuelle et d’humilité. Une fois diplômés, beaucoup de jeunes ont en effet des certitudes alors que les compétences se démonétisent très rapidement aujourd’hui. La prédisposition à se former toute sa vie est un critère que les écoles devraient inculquer à leurs étudiants".
