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Andrea Bajani : rencontre avec le romancier italien qui traque le "Mussolini intérieur"

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Devons-nous engager Andrea Bajani comme égérie de la nouvelle version de L’Express ? A peine nous sommes-nous assis en face de lui chez Gallimard qu’il nous déclare ceci (dans un français limpide) : "Quand je vivais en Italie et que je venais en France, je me sentais à l’étranger. Maintenant que j’habite au Texas, quand j’arrive à Paris, je me dis que je suis à la maison – c’est la maison Europe. L’Europe a une identité forte que je ressens mieux avec la distance, encore plus dans le contexte actuel, vu ce qui arrive aux Etats-Unis…"

Bajani, 50 ans, est professeur de littérature à l’université Rice, à Houston, et l’auteur d’une demi-douzaine de romans dont le dernier, L’Anniversaire, a obtenu le prix Strega (l’équivalent de notre Goncourt) et fait parler un peu partout chez nos voisins – il a déjà été publié en Espagne, aux Pays-Bas, en Allemagne, au Portugal, en Hongrie et en Grèce, et paraîtra cet été en Angleterre. Le livre, sombre et aiguisé, brosse le portrait d’un père autoritaire dans la banlieue turinoise, des années 1970 à aujourd’hui. Ceux qui s’attendent à une Italie de carte postale risquent de tomber de leur Vespa. Il n’est pas question ici de spritz dégustés sur la côte amalfitaine, l’austérité du récit fait plus penser à un Suisse tourmenté (Fritz Zorn), à deux Autrichiens lugubres (Thomas Bernhard, Peter Handke) et au plus spleenétique des Austro-hongrois (Franz Kafka) : "Je n’ai jamais entendu parler de ce Fritz Zorn… Mars, dites-vous ? J’irai acheter ça après notre entretien. Pour le reste, vous visez juste. Kafka est l’auteur le plus important de ma vie – et je pense l’auteur le plus important de toujours. Il questionne le pouvoir, qu’il soit politique ou intime, et essaie d’arriver au secret du pouvoir. Sa littérature est un rêve inquiétant qui nous déstabilise. Bernhard et Handke, très différemment, questionnent eux aussi la réalité. Dans le langage, une certaine idée du monde et de la vie s’est comme calcifiée. Avec L’Anniversaire je m’attaque aux clichés paternalistes de la masculinité, à cette idée presque fasciste de l’homme qui persiste en Italie. Je n’aurais pas pu écrire un tel livre si Handke ne m’avait pas précédé avec Le Malheur indifférent, son récit sur le suicide de sa mère."

Si les principales racines de Bajani sont européennes, a-t-il quand même des références italiennes ? "Je vous en citerai trois. Je vénère Italo Svevo pour son inquiétude et le modernisme de La Conscience de Zeno. L’autre grand écrivain national qui a laissé des traces profondes en moi est Pasolini. Quand je l’ai lu au lycée, à 16 ans, ça a changé ma vie. Contester la version officielle : c’est précisément ce qu’il a fait. Ma porte d’entrée dans son œuvre a été le Pasolini polémiste des Ecrits corsaires. Le Pasolini poète a ensuite été crucial pour moi, puis j’ai aimé ses films, bizarrement moins ses romans... Enfin Antonio Tabucchi a été mon maître et mon ami. Il mélangeait comme personne la culture populaire, la philosophie et l’esprit polémique."

"Houellebecq a du génie"

Et chez nous ? Frappé à la fac, en Italie, par la lecture d’Extension du domaine de la lutte de Houellebecq, Bajani a ensuite vécu à Paris de 2007 à 2009, soit le moment où Emmanuel Carrère publiait coup sur coup Un roman russe et D’autres vies que la mienne : "Même dans ses derniers romans, plus décevants, Houellebecq a du génie. Quant à Carrère, c’est un ami, et l’un des écrivains contemporains capitaux. A partir de L’Adversaire, il a réinventé la littérature et ouvert une voie singulière. M’intéressent toujours les écrivains qui ne se contentent pas de copier ceux qui les ont précédés, mais qui apportent quelque chose de nouveau. En Europe pour moi en ce moment il y a Houellebecq, Carrère et Maylis de Kerangal en France, Olga Tokarczuk en Pologne, Guéorgui Gospodínoven Bulgarie et Jenny Erpenbeck en Allemagne." Bajani jouerait-il à nous embrouiller l’esprit ? Dans une interview accordée récemment au Grand Continent, il défendait la fiction contre la non-fiction à la mode. Voilà que, avec Carrère, il porte aux nues le pape de la non-fiction. Se moquerait-il de nous ? "Ce n’est pas paradoxal ! En tant qu’écrivain, en tant qu’être humain devrais-je dire, on se nourrit de choses différentes, qu’on digère. J’aime lire de la non-fiction, mais je veux renouer avec le roman, qui demeure pour moi le véritable royaume de la littérature."

Impossible de discuter avec un héritier revendiqué de Pasolini sans lui demander son avis sur Giorgia Meloni : "Il me semble que, dans mon pays, elle est de plus en acceptée. Elle a la réputation d’être intelligente et, sans la connaître, je n’ai pas de raison de croire le contraire. Mais de mon point de vue c’est une faute de se concentrer sur les personnes – quelle erreur de personnifier l’air du temps à travers un visage ! Meloni en tant que telle ne compte pas. C’est juste un symptôme. Je trouve plus intéressant de chercher à comprendre ce qui a poussé les gens à la porter au pouvoir ; et, encore plus intéressant, de décrypter le melonisme qu’il y a chez les autres. En Italie comme partout en Europe, et ailleurs, il y a ce vif mouvement conservateur. On pense que c’était mieux avant. La famille traditionnelle n’est pas cantonnée au passé, elle est considérée comme une solution pour le futur. On croit que si on retourne en arrière, politiquement et socialement, ça ira mieux. Le Mussolini intérieur subsiste même chez les Italiens qui se prétendent progressistes…"

L’Anniversaire n’a pas valu à Bajani que le Strega, il a également remporté le Strega Giovani (notre Goncourt des lycéens) – un doublé déjà réussi par Donatella Di Pietrantonio avec L’Age fragile en 2024. Porté par ses deux prix, Bajani en est à 150 000 exemplaires vendus chez lui. A titre de comparaison, le dernier Goncourt, La Maison vide de Laurent Mauvignier, a largement dépassé les 450 000 exemplaires. Nous ne sommes pourtant pas trois fois plus nombreux (69 millions de Français contre 59 millions d’Italiens). Que pense l’écrivain de ce comparatif ? "Aux Etats-Unis, les gens savent peut-être vaguement ce qu’est le Pulitzer, mais ils n’ont aucune idée de qui est le dernier lauréat – et ils s’en moquent complètement. En Italie, un ouvrier qui vient faire des travaux chez vous connaîtra le Strega, et vous avez une chance qu’il vous ait vu à la télévision. Quand on publie un livre, on est dans les pages des journaux. Il y a beaucoup de suppléments littéraires, des relais sur les réseaux sociaux. On se plaint que la culture n’existe pas en Italie mais elle est présente. Et donc encore plus en France, si j’en crois les chiffres que vous me donnez pour Mauvignier…"

Avant de quitter Bajani, on lui demande s’il a écouté les deux meilleurs albums de pop italienne sortis l’an dernier, Schegge de Giorgio Poi et Una Lunghissima Ombra d’Andrea Laszlo De Simone : "Je ne connais pas Giorgio Poi mais Andrea Laszlo De Simone est incroyable avec sa moustache ! Il met de la poésie dans sa musique, il cherche quelque chose d’autre, en alliant tradition et modernité…" Voici de bonnes nouvelles de la Botte : en littérature comme en variété il n’y a pas que le Mussolini intérieur au pays des délicats Giorgio Bassani et Lucio Battisti.

L’Anniversaire par Andrea Bajani. Traduit de l’italien par Nathalie Bauer. Gallimard, 154 p., 19 €.