ru24.pro
World News
Январь
2026
1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12
13
14
15
16
17
18
19
20
21
22
23
24
25
26
27
28
29
30
31

Ostéopathie, la fin du remboursement par les mutuelles ? Ce que dit la science sur son efficacité

0

Qui n’a jamais poussé la porte d’un cabinet d’ostéopathie ? Un dos bloqué, des douleurs musculaires, une migraine ou des maux de ventre : cela devient presque un réflexe pour certains. Allongé sur la table, le praticien vous palpe. Il tente de préciser la cause de vos maux, fait parfois craquer quelques vertèbres, ou impose ses mains sur le crâne ou les articulations pour pratiquer des micromouvements. On en sort parfois un peu groggy, souvent soulagé. Le signe que "cela marche" ? Peu de personnes doutent de l’efficacité de la pratique. 86 % des Français font confiance aux ostéopathes et plus d’un sur deux en a consulté un au cours des cinq dernières années, selon un sondage Odoxa réalisé pour l’Union pour l’ostéopathie (UPO), la principale fédération des ostéopathes. Mais ce sentiment de satisfaction suffit-il à prouver un bénéfice médical et justifie-t-il un remboursement par les mutuelles et les complémentaires santé ?

La question, longtemps tabou tant la pratique est populaire, revient sur la table. Les attaques viennent notamment d’un rapport du Sénat publié en 2024 qui s’alarme de l’explosion du coût des "soins de confort" (près d’un milliard d’euros par an). Le document suggère de supprimer la prise en charge des actes d’ostéopathie des contrats responsables des organismes complémentaires, qui représentent 96 % des contrats et doivent respecter un cahier des charges fixé par le gouvernement (en échange d’une réduction de taxes).

Un second rapport, publié en 2025 par le Haut conseil pour l’avenir de l’assurance maladie, enfonce le clou. Il qualifie les thérapies non conventionnelles - dont l’ostéopathie - de pratiques coûteuses et sans niveau de preuve d’efficacité suffisant. Il recommande également leur exclusion des contrats responsables. Les craintes des ostéopathes ont encore augmenté lorsque la ministre de la Santé Stéphanie Rist a annoncé, en novembre, une mission chargée de repenser l’articulation entre l’Assurance maladie et les complémentaires, qui pourrait se pencher sur cette question.

L’offensive des ostéopathes

Face à la menace d’un déremboursement, la profession riposte. Dans deux communiqués publiés le 12 et le 18 décembre, l’UPO exhorte les pouvoirs publics à maintenir la prise en charge par les complémentaires. L’argumentaire est d’abord économique. L’ostéopathie permettrait de réduire les arrêts de travail liés au mal de dos et d’éviter des consommations de médicaments. L’arrêt de la prise en charge provoquerait une redirection des soins chez les médecins ou kinésithérapeutes, ce qui coûterait plus cher à l’Assurance maladie. "En cas de déremboursement, il y aurait une diminution de la fréquentation de nos cabinets de 33 %, selon un sondage que nous avons commandé à Odoxa", pointe Philippe Sterlingot, porte-parole de l’UPO. Le manque à gagner pour la profession, qui compte 37 000 praticiens (dont 20 000 exclusivement ostéopathes), serait conséquent.

Pour se défendre, l’UPO avance aussi des arguments scientifiques. Selon elle, la littérature internationale "confirme l’efficacité et la sécurité des soins ostéopathiques". Au cœur de ce plaidoyer figurent deux grandes synthèses internationales compilant les résultats d’autres études. La première, publiée en 2022, inclut 55 essais randomisés et 3 740 participants et porte principalement sur des lombalgies et d’autres douleurs musculosquelettiques adultes. Ces travaux "confirment l’efficacité robuste de l’ostéopathie, en particulier pour la lombalgie chronique, avec un niveau de preuve global modéré", assure l’UPO. La seconde, publiée en 2025, passe en revue 27 revues systématiques. "Elle identifie un niveau de preuve modéré pour plusieurs indications : lombalgies chroniques, cervicalgies et douleurs chroniques non cancéreuses", poursuit la fédération.

L’UPO met également en avant un essai clinique publié en 2024 qui porte sur des patients souffrant de douleurs au dos sans cause grave identifiable. Les auteurs rapportent une diminution significative de la douleur dans le groupe qui bénéficiait de l’ostéopathie comparé à celui sans traitement. La dernière pièce du plaidoyer est un essai publié en 2013 sur 455 patients recevant de "vraies" séances d’ostéopathie ou une version simulée. Les premiers étaient un peu plus nombreux à voir leur douleur diminuer nettement. "Cette étude illustre l’efficacité de l’ostéopathie", assure l’UPO.

Des résultats plus nuancés

Néanmoins, lorsque l’on se plonge plus en détail dans ces travaux, la réalité s’avère bien moins flatteuse. Dans la vaste synthèse de 2022, les auteurs reconnaissent eux-mêmes que la qualité méthodologique des revues incluses est "faible ou très faible" et que les indications non musculosquelettiques (pédiatrie, céphalées et syndrome de l’intestin irritable) reposent sur des preuves "non conclusives". Dans celle de 2025, l’ensemble des études analysées est décrit comme "hétérogène" et "en partie de faible qualité", ce qui limite la portée des résultats.

L’essai de 2024, lui, inclut seulement 80 participants. Un effectif trop modeste pour tirer des conclusions solides. Il n’utilise pas non plus de véritable groupe placebo, ce qui ne permet pas de distinguer l’effet spécifique de la manipulation de celui des effets contextuels (le temps passé avec le patient, l’écoute, le toucher, la confiance dans le praticien, la conviction que "ça va marcher"), qui peuvent expliquer les bénéfices d’une pratique.​

"Nous rappelons ces limites dans notre deuxième communiqué et reconnaissons aussi que nous n’arrivons pas à démontrer un bénéfice très précis sur les troubles gastro-entériques ou gynécologiques, mais l’intérêt sur les lombalgies me paraît indiscutable", assure Philippe Sterlingot. Le président de l’UPO argue aussi qu’il est "très difficile" d’obtenir des niveaux de preuves élevés dans les domaines non médicamenteux. "Mais bien que nous n’ayons pas accès aux universités ni aux hôpitaux, nous essayons tout de même de mener des études et le faisons en toute transparence", poursuit-il.

"Des preuves sélectionnées pour promouvoir leurs intérêts"

Sylvain Peterlongo, kinésithérapeute libéral à Poitiers et membre du collectif NoFakeMed, qui lutte contre la désinformation en santé, relève d’autres problèmes. "Ces études sont rédigées par des ostéopathes et/ou publiées dans des revues ostéopathiques, soupire-t-il. Et leurs résultats sont loin d’être des blancs-seings pour la pratique : les conclusions sont d’ailleurs truffées de conditionnel. Ainsi, la revue de 2022 évoque "des données prometteuses suggérant l’efficacité potentielle pour les troubles musculosquelettiques". "On ne peut pas mettre ce travail en avant pour affirmer qu’il valide scientifiquement l’efficacité de l’ostéopathie", tacle le kinésithérapeute.

Interrogé sur la lecture optimiste des études par les ostéopathes, le Pr Edzard Ernst, spécialiste mondial de l’évaluation des médecines alternatives et professeur émérite de l’université d’Exeter (Royaume-Uni), est plus sévère encore. "Ces communiqués reposent sur des preuves soigneusement sélectionnées en leur faveur (cherry-picking). Ils ne sont pas intéressés par une évaluation objective : tout ce qu’ils veulent, c’est la promotion de leurs propres intérêts", tranche-t-il.​ Le chercheur sait de quoi il parle. Il a publié, en 2011, une méta‑analyse passant en revue les essais sur les douleurs musculosquelettiques. Conclusion : les données disponibles ne fournissent pas de "preuves convaincantes" de l’efficacité de l’ostéopathie.

Une quinzaine d’années plus tard, ces conclusions restent d’actualité. Une étude indépendante, qui fait référence sur le sujet, a été publiée en 2021 par des chercheurs français. Elle compare l’ostéopathie à un traitement simulé chez 400 patients souffrant de mal de dos. Conclusion : si l’ostéopathie montre un meilleur effet sur le handicap lié au dos, ce dernier est "faible" et la pertinence clinique est jugée "discutable". En clair : l’ostéopathie fait peut-être un peu de bien au dos, mais guère plus que d’autres approches, et pas forcément pour les raisons mécaniques invoquées.​ "A ce jour, il s’agit de l’étude sur l’ostéopathie qui dispose du plus haut niveau de preuve, puisque ses résultats questionnent la pertinence clinique des effets observés", précise Christelle Nguyen, professeure en médecine physique et de réadaptation à l’hôpital Cochin (Paris) et principale auteure de l’étude. Or, l’UPO n’a pas tenu compte de cette publication peu favorable dans son analyse…

Même constat avec le rapport publié par l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), en 2012. "Les réponses apportées par l’ostéopathie sont potentiellement efficaces dans les douleurs d’origine vertébrales, mais sans supériorité prouvée par rapport aux alternatives plus classiques", peut-on lire. Un rapport "complètement obsolète", selon le président de l’UPO, qui évoque les nouvelles études réalisées depuis.

"Ils mettent à chaque fois en avant les 'dernières études', mais elles sont toujours le fruit d’ostéopathes qui veulent à tout prix trouver des preuves d’efficacité. Il s’agit d’une utilisation de la science à titre syndical, détournée de son rôle : au lieu d’observer les preuves, elle est sommée d’en produire à tout prix, rétorque Sylvain Peterlongo. Pour les universitaires, le sujet de l’absence d’efficacité est tranché depuis plus de dix ans : des dizaines d’études solides le démontrent".

Un "désert de preuves" au-delà du dos

Si les preuves relatives à l’efficacité de cette pratique contre le "mal de dos" s’avèrent fragiles, celles relatives aux autres prétentions ostéopathiques le sont encore plus. Pourtant, sur le terrain, les promesses sont vastes. Troubles du sommeil, coliques du nourrisson, règles douloureuses, infertilité, ou encore "rééquilibrage énergétique", les interventions revendiquées par certains praticiens n’ont quasiment aucune limite.​ Les techniques dites viscérales (manipuler les organes pour améliorer leur fonction) ou crâniennes (sentir et corriger des micromouvements des os du crâne) se révèlent particulièrement problématiques. Une revue systématique publiée par des chercheurs de l’Université de Grenoble en 2016 démontre ainsi qu’il n’existe pratiquement aucune preuve solide d’efficacité des techniques en ostéopathie crânienne. Les postulats physiologiques (micromouvements des os du crâne, etc.) ne sont pas étayés par l’anatomie ni par les données.

Dans le domaine pédiatrique, une revue systématique publiée en 2022 cosignée par le professeur Ersnt montre que l’efficacité de l’ostéopathie pour les coliques du nourrisson, les troubles du sommeil ou d’autres problématiques de l’enfant "reste non démontrée", malgré un usage de plus en plus fréquent chez les bébés. Même la grande synthèse de 2025 mise en avant par l’UPO démontre que, pour de nombreuses indications non musculosquelettiques, les données sont "insuffisantes pour tirer des conclusions fermes". "Il existe aussi une dizaine de revues Cochrane [NDLR, une organisation indépendante, référence en la matière d’analyse scientifique], qui montrent une absence de bénéfice de l’ostéopathie dans ces indications", abonde Sylvain Peterlongo.

Des dérives inquiétantes

A ce déficit de preuves s’ajoute un autre problème. De nombreuses dérives persistent, même si les instances représentatives des ostéopathes les dénoncent et tentent de les combattre. Une enquête de L’Express révélait récemment l’existence de pratiques illégales d’ostéopathie "intrapelvienne", où des praticiens réalisent des touchers vaginaux ou rectaux pour traiter des douleurs de dos ou des troubles gynécologiques, en violation totale du décret de 2007 qui encadre la profession.

D’autres proposent de soigner la plagiocéphalie (tête plate) des bébés alors que toute manipulation du nourrisson de moins de 6 mois est interdite aux ostéopathes, selon le décret du 25 mars 2007. S’ajoute, encore, le traitement par des manœuvres cervicales du prétendu "syndrome de Kiss", une affection inventée de toutes pièces par un médecin allemand, alors que la Haute Autorité de Santé rappelle que des risques graves existent avec de tels gestes chez les tout-petits.

"Nous sommes conscients de ces problématiques qui touchent malheureusement de nombreuses professions. Nous militons aussi très activement contre et avons pour projet la mise en place d’une autorité publique indépendante dont la gouvernance ne serait pas dans les mains des ostéopathes, afin de garantir la neutralité et l’impartialité", plaide le président de l’UPO.

Pas d’ordre, pas de contrôle

Le paradoxe français est là : alors que les preuves scientifiques de son efficacité sont faibles voire inexistantes, l’ostéopathie est une profession réglementée, avec une formation longue (près de 5 000 heures) et un titre reconnu, mais dépourvue d’ordre professionnel. Contrairement aux médecins ou aux kinésithérapeutes, il n’existe pas d’instance capable de sanctionner les dérives déontologiques ou de faire le ménage dans les pratiques douteuses. Le contrôle se limite souvent aux cas les plus graves qui finissent au tribunal, laissant prospérer une zone grise où se mêlent soins manuels classiques et théories ésotériques. "Les ostéopathes, contrairement aux professionnels de santé, n’ont d’ailleurs aucune obligation légale de s’adosser à la science : ils font quasiment ce qu’ils veulent, tout comme leurs écoles qui ont chacune leur propre programme", dénonce Sylvain Peterlongo.

C’est cette réalité composite que la mission ministérielle devra examiner. Décidera-t-elle qu’il faut continuer à rembourser, via les contrats solidaires des mutuelles, une pratique dont le seul bénéfice modérément prouvé concerne le mal de dos, et qui peut parfois servir de cheval de Troie à des interventions sans fondement, voire dangereuses ? Les ostéopathes, eux, jouent leur survie économique.