La drogue sociale de la France, par Denys de Béchillon
J’espère que La dette sociale de la France de Nicolas Dufourcq avait sa place sous votre sapin de Noël. Remédiez, si ce n’était pas le cas, car il est peu de lectures plus utiles en ces temps. Au-delà des données quantitatives – dont la répartition fine de ces dépenses "sociales" qui composent bien plus de la moitié des 3 500 milliards de notre dette – on y comprend mieux comment et pourquoi la boule de neige s’est transformée en avalanche depuis les années 1970. Mélange d’aveuglement, de démagogie, de "lâchetés", puis de quasi-impossibilités objectives d’aller vraiment contre les gens, leurs aversions et leurs demandes, au risque de bloquer le pays ou de le laisser s’abîmer dans la violence. Dans la classe politique, parmi ceux – pas si nombreux – qui l’ont voulu pour de bon, personne n’a vraiment su, ni pu, arrêter le cours de la catastrophe.
Si l’on en juge aux psychodrames successifs de ces dernières années, nous ne sommes pas menacés de sortir de l’auberge. Il le faudrait, pourtant, histoire de ne pas y laisser la peau en même temps que la part magnifique de notre modèle de civilisation, et donc de solidarité. Reste à savoir comment nous y prendre, sans se donner la facilité d’en appeler seulement au "courage", puisqu’il ne triomphe que dans les salons et perd le plus gros de son sens quand il s’agit de l’opposer à la Nation et pas à ses ennemis.
Avançons qu’une part du problème résulte du fait que nous percevons comme naturels les avantages et les prestations dispensés par l’Etat alors qu’ils ne le sont pas du tout et procèdent de choix politiques comme les autres, volontaires jusque dans l’indifférence à leur soutenabilité. Notre incapacité à admettre la moindre remise en cause vient d’abord de là. Cela vaut pour l’âge de départ à la retraite, mais en vérité pour tout ce en quoi la collectivité nous aide ou nous gratifie quand elle ne nous nourrit pas. Le tollé provoqué par l’idée de supprimer deux jours fériés a révélé un attachement formidable, viscéral, à ce qui est perçu comme un droit au non-travail. Les Français étaient, pour de bon, furieux qu’on leur demande cet effort. En quelques décennies, la mutation est gigantesque. Dans la vision que nous avons désormais de nous-mêmes, ces créances sur la collectivité font partie de nous. Elles nous constituent comme personnes, comme individus de chair et pas seulement comme citoyens. Nous naissons armés d’une cuirasse d’Etat, dotés de titres intangibles à exiger de lui qu’il supplée, qu’il accompagne, qu’il donne, qu’il paye. Y compris lorsque nous n’avons pas besoin de toutes ses largesses et que nous ne faisons rien pour les mériter.
Mais laissons, et revenons au "quoi qu’il en coûte" présidentiel du Covid. Il y a sans doute beaucoup à dire sur le détail des mesures prises comme sur le prononcé même de ces mots fameux dans un contexte budgétaire qui n’était déjà pas bien brillant, mais personne ne dispute à l’Etat sa générosité ni son louable souci de protection dans cette affaire. C’était maximal. Or rien de positif ne s’est ensuivi dans la relation entre les Français et leurs décideurs. Les premiers n’ont pas exprimé la moindre reconnaissance durable à l’endroit des seconds, et notamment pas d’Emmanuel Macron. Sans doute même ne l’ont-ils guère ressentie. Tout s’est fondu presque aussitôt dans le cours ordinaire des choses. L’Etat avait fait son devoir. Nul n’aurait compris qu’il en aille autrement. Rien de plus, rien de moins. Il y a beaucoup d’ingratitude là-dedans, mais surtout beaucoup d’aveuglement. Nous avons une psychologie d’assistés.
Nos gouvernants, qui ont à composer avec cet état général de nos âmes, échouent fatalement parce que nos âmes sont ainsi faites. Le serpent meurt en se dévorant par la queue. Peut-on le convaincre d’arrêter ? C’est à peu près impossible s’il ne change pas – choisissez votre métaphore – de logiciel, de système d’exploitation, de paradigme… Bref, de ce qu’il y a de plus souterrain et de plus déterminant dans nos façons d’être et de penser. Comment s’y prendre ? Je vendrais cher la martingale de la solution simple s’il y en avait une et que je l’avais sous la main. Mais ce n’est pas une raison pour renoncer et ne pas chercher à savoir sur quels fils on pourrait tirer quand même pour favoriser la désintoxication qu’il nous faut. Consacrons-y une prochaine chronique…
Denys de Béchillon, constitutionnaliste, professeur émérite des universités
