Espions chinois à Paris : de la traque des dissidents au rapatriement des "vulnérables"
En ce printemps 2024, un étrange ballet se joue dans le XVIIIe arrondissement de Paris. En fin de matinée, un van Mercedes noir se gare devant une barre d'immeuble. Une dizaine d'hommes d'origine chinoise en descendent. Ils s'agglutinent à l'entrée, sonnent à l'interphone, avant d'être contrôlés par la police. Leur venue est pourtant bien innocente, assurent-ils. Ils sont venus visiter la Caverne, une ferme urbaine installée dans le parking de l'immeuble. Qu'importe que ce 8 mai, férié, l'établissement soit fermé.
Les voisins ne se sont pas trompés en appelant la police. Les intrus cherchent Gulbahar Jalilova, une Kazakhe d'origine ouïgoure rescapée d'un camp de concentration chinois du Xinjiang. Dans la plainte déposée auprès du tribunal judiciaire de Paris, à laquelle L'Express a eu accès, les avocats de Mme Jalilova s'indignent de cette "action d'intimidation", "d'autant plus grave et inquiétante qu'elle a été mise en place et réalisée de jour, en plein Paris, aux yeux de tous." D'après des notes de la DGSI consultées par Le Monde, l'une des six personnes contrôlées par les policiers avait même "un passeport de service", suggérant un lien direct avec l'ambassade de Chine. Intervenue le lendemain de la visite de Xi Jinping en France, l'opération est symptomatique des pratiques de plus en plus décomplexées des services secrets chinois. Au fil des ans, le ministère de la sécurité d'Etat (MSE ou Guoanbu) et ses relais ont tissé un réseau sophistiqué à Paris.
"Retour volontaire"
Cette assise leur permet d'intimider et d'encadrer la diaspora. Avec parfois des opérations spectaculaires. En mars 2024, la tentative de rapatriement forcé du dissident Ling Huazhan en est un exemple. L'opération, révélée par France 2 et Challenges, avait échoué juste avant les portes d'embarquement de l'aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle, en région parisienne. Mais aussi avec des actions plus discrètes, flirtant avec la zone grise de la légalité. En recoupant des informations en source ouverte, L'Express a pu esquisser un nouveau schéma inquiétant. Au-delà des dissidents, des organisations bien insérées dans le tissu associatif français encouragent fortement des membres vulnérables de la diaspora chinoise en région parisienne à rentrer en Chine. La pratique alimente l'idée du "retour volontaire", l'un des thèmes affectionnés par le Parti communiste chinois.
L'un des principaux leviers utilisés par Pékin est une structure hybride : les commissariats clandestins. En septembre 2022, l'ONG de défense des droits de l'Homme Safeguard Defenders a révélé la présence de 102 postes de police non-déclarés, répartis dans 53 pays identifiés - dont la France. Au moins quatre postes avaient été repérés par l'organisation en Ile-de-France. "En théorie, ces stations sont pensées pour donner à la diaspora une assistance administrative supplémentaire", décrit André Gattolin, ancien sénateur et spécialiste des ingérences étrangères. Une sorte de complément aux services dispensés par l'ambassade de Chine en France, aux succursales découpées selon les différentes régions chinoises et leur dialecte.
Répression transnationale
Ces "mini-consulats" officieux ont une autre vocation. Une note du ministère de l'Intérieur consultée par L'Express constate : "Ces postes de police sont également utilisés pour faire pression sur les individus que la Chine recherche pour les contraindre à rentrer au pays". Les analystes citent une interview donnée en 2021 à un média chinois par Hu Renai, entrepreneur dans le textile installé à Aubervilliers. Il y explique que "des responsables de la sécurité publique chinoise" lui ont "confié la tâche d'aider à convaincre un criminel qui avait fui en France depuis de nombreuses années de revenir en Chine en lui rendant plusieurs visites". Au moins une opération de "persuasion de retour" aurait ainsi été menée dans l'antenne parisienne de la communauté de Wenzhou.
La structure contribue à la "répression transnationale" ourdie par Pékin, ce concept désignant l'ensemble des actions répressives mises en oeuvre par un régime pour localiser, intimider et rapatrier ses opposants. La Chine en a fait une priorité dès 2014 avec l'opération "Fox Hunt". Lancée pour punir les dirigeants chinois accusés de corruption réfugiés à l'étranger, elle s'est vite étendue aux dissidents. C'est dans ce contexte qu'ont été ouverts les premiers commissariats.
Manque de sinophones
Ils s'inscrivent dans la doctrine du Front uni, stratégie politique destinée à promouvoir les intérêts du Parti. "Dans de nombreux cas, ces réseaux viennent appuyer les services de sécurité chinois en fournissant un soutien matériel et logistique pour des opérations de renseignement, observe Colin Reed, responsable du renseignement au sein du cabinet Clock&Cloud, ancien analyste du renseignement intérieur américain. L'Europe concentre principalement son attention sur la guerre hybride russe, mais le recours de Pékin à ces services de police à l'étranger constitue un défi similaire à sa souveraineté. Il demeure sans réponse."
La DGSI, jusqu'ici très concentrée sur la menace djihadiste, s'intéresse désormais de près aux ingérences chinoises. "La répression transnationale est quelque chose que l'on suit, en particulier concernant les retours volontaires", affirme une source proche des services de renseignement. Les agents tentent d'identifier les membres des structures clandestines, souvent très proches de l'ambassade et des services consulaires. "Mais nos services ont beaucoup de mal à pénétrer la diaspora. La DGSI a longtemps manqué de sinophones", remarque André Gattolin.
Actions illégales
Convoqués par les services de renseignement, les responsables identifiés des commissariats clandestins ont cependant été "sommés de mettre fin à leurs activités", a expliqué le ministère de l'Intérieur cet été, dans une réponse à une question écrite de la députée Constance Le Grip. Les neuf structures dénombrées par Beauvau seraient désormais closes.
En 2025, au moins deux individus ont aussi fait l'objet d'un arrêté d'expulsion prononcé par l'ex-ministre de l'Intérieur, Bruno Retailleau. Des notes blanches de la DGSI leur attribuent des responsabilités dans l'animation de commissariats clandestins, d'après les informations du site Intelligence Online. Dans un cas, le tribunal administratif a suspendu l'exécution de l'arrêté pris par Beauvau. La seconde personne serait rentrée en Chine. "Après la publication de notre premier rapport sur les commissariats clandestins, de nombreux pays ont été très clairs sur l'illégalité de ces actions, se félicite Laura Harth, directrice de campagne pour Safeguard Defenders. Mais la répression transnationale repose sur un ensemble de réseaux complexes."
La poursuite des individus responsables - et l'arrêt de leurs activités - est d'autant plus difficile. En avril 2024, la tentative de rapatriement de Ling Huazhan avait déclenché l'ouverture d'une enquête préliminaire par le Parquet national antiterroriste. Cette dernière a été classée sans suite, a appris L'Express d'une source proche de l'enquête. L'affaire avait toutefois mis en lumière plusieurs acteurs imbriqués dans le schéma permettant les "retours volontaires". Côté ambassade, au moins trois personnes en poste ont été soupçonnées d'être impliquées, dont Liu Hui, deuxième secrétaire du bureau des affaires consulaires des Chinois d'outre-mer. Une association de la diaspora chinoise, AixInTuan, ("Amour et coeurs unis") semble par ailleurs avoir été l'un des moteurs de ce rapatriement raté. Dans un communiqué relayé sur le site de l'organisation, l'ambassade de Chine à Paris a contesté les informations de France 2 et Challenges, dénonçant un "reportage basé sur des mensonges et un récit monté de toutes pièces".
Association "Amour et coeurs unis"
Plusieurs éléments viennent toutefois accréditer l'existence d'un écosystème destiné à persuader des membres de la diaspora à retourner en Chine. "En particulier les plus fragiles et les plus vulnérables, pas seulement les dissidents", glisse-t-on du côté de Beauvau. D'abord, parce que l'association "Amour et coeurs unis", fondée en 2021, est établie à Aubervilliers, à l'adresse où l'enquête de Challenges et France 2 a noté la présence d'une station de police chinoise clandestine. Ensuite, parce que l'organisation elle-même se vante sur son site de faciliter les retours au pays. Dans plusieurs articles hébergés sur la plateforme WeChat, AixInTuan explique porter assistance aux Chinois les plus fragiles. Le cas le plus récent est celui de Mme Hu, dont la famille "réside en Chine". "Tombée subitement dans le coma" en avril 2025 après "un traumatisme crânien grave", elle a été prise en charge par AixIntuan ainsi que par l'association du Jiangxi de France - région dont elle est originaire. Dans l'article, les associations, assurent que "grâce à leur aide", le frère de Mme Hu "a obtenu un visa français en procédure accélérée", avant que celle-ci ne rentre en Chine.
Ces organisations jouent sur le flou de leur action : où s'arrête l'aide authentique, et où commence la coercition ?
L'ambassade est présente en arrière-plan. Dans plusieurs articles, l'association affiche ses bons rapports avec Wan Lei, conseiller du Bureau des affaires consulaires et des Chinois d'outre mer de l'ambassade de Chine en France. Dans un autre, Liu Hui, deuxième secrétaire figurant dans le rapatriement de Ling Huazhan, est cité comme participant au retour au pays d'une jeune Chinoise ayant fait une "tentative de suicide" après une rupture. Le cas n'est pas isolé : sur son compte X, Fengzhen Dong, une responsable de l'association, met en scène ces départs volontaires. Régulièrement harnachés sur un fauteuil roulant, les malades franchissent tout sourire le hall du départ de l'aéroport. Dans son bilan d'activité de l'année, l'organisation se vante d'avoir participé au rapatriement d'une quinzaine de Chinois. "AixinTuan a également reçu des soutiens financiers de l'ambassade de Chine", nous indique une source proche des services de renseignement. Contactés par L'Express, ni AixinTuan, ni l'ambassade de Chine n'ont pour l'instant donné suite à nos sollicitations.
D'autres associations revendiquent pourtant des retours de personnes malades, en lien avec l'ambassade, remarque Safeguard Defenders. "Ces organisations jouent sur le flou de leur action : où s'arrête l'aide authentique, et où commence la coercition ? Il est toujours très difficile de savoir ce qu'il s'est passé, surtout quand la personne est rentrée en Chine", souligne Laura Harth. Ces initiatives sont d'autant plus difficiles à retracer qu'elles visent des personnes vulnérables et isolées. "Dans ce genre d'affaires, comme pour les commissariats clandestins, il faut chercher la répétition. Or, c'est un schéma que nous constatons en France aujourd'hui, mais aussi à l'étranger", remarque la responsable de plaidoyer. Suffisamment inquiétant pour alerter : ce mécanisme devrait faire l'objet d'un prochain rapport de l'ONG, à paraître en début d'année.
