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Декабрь
2025

Pour relancer son nucléaire, la Belgique s’en remet à "Atomic boy"

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C’est dans les moments difficiles que se forgent les réputations. Pour Mathieu Bihet, l’épreuve du feu a eu lieu début 2025, juste après sa nomination. En abrogeant deux articles d’une loi qui programmait la fermeture de cinq réacteurs nucléaires et interdisait d’en construire d’autres, le nouveau ministre belge de l’Energie n’a pas seulement brisé un tabou national. Il a gagné un surnom : celui d’Atomic Boy.

Dans son bureau de Bruxelles, ce libéral d’à peine 34 ans, affilié au mouvement réformateur (MR), s’amuse de son nouveau sobriquet : "Mieux vaut être appelé de la sorte que de porter le nom d’une taxe. Au moins, la Belgique est désormais sur de bons rails." Un trait d’humour par ici, une tirade sérieuse par là… Mathieu Bihet a le contact facile, passant de ministre à bon camarade avec un naturel déconcertant. "Je suis un bon client pour les médias", assume-t-il avec le sourire.

"Il aime débattre et possède une force de conviction et de convivialité hors du commun", confirme Daniel Baquelaine, député MR, ancien ministre des Pensions et de l’Intégration sociale, qui l’a vite pris sous son aile. Ceux qui le connaissent évoquent aussi son côté "poil à gratter". "Il met le doigt sur les problèmes, cherche à comprendre la situation et à trouver des solutions. C’est à lui, par exemple, que l’on doit le statut d’étudiant entrepreneur. Un dispositif utilisé aujourd’hui par plusieurs milliers de jeunes en Belgique", explique un proche collaborateur, qui se souvient aussi de sa participation, au sein du MR, à des discussions animées autour de la légalisation du cannabis.

Cette curiosité d’esprit n’a pas échappé à Christian Behrendt, son ancien professeur de droit à l’université de Liège. "Mathieu Bihet ? Un très bon élève assurément. Pour son mémoire de fin d’études sur le commerce extérieur, il s’était interrogé sur l’utilité douteuse de certains postes à responsabilité au niveau national. Il avait même cherché à rencontrer les personnes concernées. Bien sûr, il n’a jamais eu de réponse", se souvient l’enseignant, épaté par la fulgurance du parcours de son ancien élève.

Premier pas en politique en 2012 comme conseiller de l’action sociale de la commune de Neupré en Wallonie, échevin en 2018, entrée à l’assemblée en 2022 puis ministre fédéral en 2025. Aucun de ses camarades de droit n’a percé aussi vite. "Il est jeune mais il mérite sa place, insiste la bourgmestre de Neupré, Virginie Defrang-Firket. Mathieu Bihet comprend très vite les choses. Il a de la répartie. Et chaque fois qu’il le peut, il revient dans sa commune pour soutenir une initiative locale."

Eviter un "Fessenheim Belge"

Son défaut dans ce tableau si brillant ? Un léger manque de patience. "Dans un ministère, tout ne marche pas aussi vite qu’à l’échelle d’une commune", s’amuse l’intéressé. Tout ne se règle pas non plus en 90 minutes comme au foot, un sport qu’il affectionne. Dans son bureau, Mathieu Bihet conserve un livre dédicacé par Kevin de Bruyne, le célèbre milieu de terrain belge. Mais c’est au rugby qu’il emprunte sa devise : débattre fort, respecter l’adversaire. Une règle de vie difficile à tenir tant la société belge se fracture aujourd’hui. "Il faut rendre hommage à ce gouvernement libéral qui essaie de changer les choses, explique l’économiste et chroniqueur à L’Express Nicolas Bouzou. En Belgique, le débat sur le nucléaire est encore plus difficile qu’en France !" Dès 2022, à la Chambre des représentants, Mathieu Bihet se penche sur plusieurs sujets clés dont l’énergie. "En tant que ministre, j’ai eu la chance de reprendre mes dossiers là où je les avais laissés", commente-t-il sobrement. Pour la Belgique, il était plus que temps.

Sans cette modification législative, tous les réacteurs allaient à la casse, à l’exception de Doel-4 et Tihange-3, déjà prolongés pour 10 ans. La Belgique aurait été contrainte de s’approvisionner davantage sur les marchés dès cet hiver, à des prix incertains. "Nous sommes arrivés juste au bon moment. En politique, les prises de conscience ont souvent lieu à minuit moins cinq", déplore Mathieu Bihet. Lui a depuis longtemps la fibre nucléaire. Une conviction renforcée par ses observations. Par exemple, le jeune ministre avoue avoir été marqué par les choix énergétiques hasardeux de l’Allemagne. Il en tire même une leçon : "Lorsqu’on quitte le nucléaire, et qu’on devient dépendant des énergies fossiles (gaz, charbon…) et du renouvelable, cela peut casser une machine industrielle et économique."

Mathieu Bihet garde aussi en tête l’erreur de la France, celle de la fermeture de la centrale de Fessenheim. "Il existe beaucoup de points communs entre la France et la Belgique sur le plan de l’énergie. Dans les deux cas, pour convaincre les écologistes de participer au gouvernement, un accord visant à sortir du nucléaire a été conclu. Ces décisions n’avaient rien de scientifique. Il s’agissait avant tout d’un calcul politique".

La Belgique, comme la France, aura mis plus de vingt ans pour en sortir. "Au passage, on nous a traités de climatosceptiques, se souvient Mathieu Bihet. Nous menons pourtant une politique favorable au climat en poussant l’ensemble des technologies bas carbone : nucléaire et énergies renouvelables". Sur l’atome, le ministre a encore du travail. Certes, la loi ne bloque plus les perspectives de la filière. "Mais il reste encore à prolonger véritablement la durée de vie de certains réacteurs et à lancer de nouvelles unités. La France montre qu’il peut y avoir un décalage important entre les annonces politiques et ce que l’on observe sur le terrain", confie un patron belge chevronné.

Mathieu Bihet préfère voir le verre à moitié plein. Le moment est favorable : plus de la moitié de la population voit la relance nucléaire d’un bon œil. Seuls les Verts font de la résistance. La Belgique a donc toutes les chances de réussir son virage. Et ensuite ? Si le MR reste aussi populaire dans les sondages, Mathieu Bihet peut rêver à d’autres fonctions plus prestigieuses encore. "Il est trop tôt pour se projeter", souligne un observateur. Mais jusqu’ici, son parcours est un sans-faute.