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Ноябрь
2025

Spatial : Hélène Huby, l’entrepreneuse en Europe qui rêve de concurrencer SpaceX

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"Nos compétiteurs ne nous attendent pas". En déplacement à Toulouse ce mercredi 12 novembre, Emmanuel Macron a dévoilé sa feuille de route pour le spatial. Parmi ses annonces, plus de 4 milliards d’euros supplémentaires seront consacrés au volet militaire d’ici 2030, et des lanceurs spatiaux réutilisables seront développés.

Hélène Huby connaît ce sujet par cœur. La patronne de The Exploration Company s’efforce depuis quatre ans de redonner à l’Europe sa souveraineté dans l’espace. A priori, la quadragénaire n’a pas le profil type de la "startuppeuse". Issue d’une famille de hauts fonctionnaires, sa voie vers l’effervescent microcosme des entrepreneurs de l’espace – le New Space – n’était pas toute tracée. Sur les bancs de Normale Sup', elle se consacre d’abord aux mathématiques. Diplômée de Sciences Po puis de l’ENA, sa rigueur académique lui ouvre grand les portes des institutions. C’est finalement un hasard qui la propulse dans l’univers du spatial : après un déménagement pour suivre son conjoint, elle décroche un poste chez Airbus. Le début d’une passion. Elle y pilote le projet spatial Orion, avant de devenir directrice de programme chez ArianeGroup.

Sa carrière décolle, son influence aussi : dans les années 2010, elle fréquente le prestigieux cercle des French American Young Leaders et se hisse dans le classement des 100 dirigeants de l’Institut Choiseul. Mais l’inertie des grandes structures lui pèse. Alors, à l’aube de la quarantaine, elle saute le pas. En 2021, elle s’entoure d’une équipe d’anciens d’Airbus et d’Ariane Group pour fonder The Exploration Company. Son constat est simple : "chaque année l’Union européenne dépense 500 millions d’euros pour que des capsules américaines transportent ses astronautes". Sa solution : une capsule réutilisable, baptisée Nyx, capable de transporter du matériel vers les stations spatiales. "Si j’avais voulu en développer une au sein d’Airbus, il aurait fallu des années de négociations avec chaque État européen, chacun exigeant sa part de production nationale…", confie-t-elle à L’Express.

Munie d’un Power Point et de son enthousiasme communicatif, Hélène Huby enchaîne les pitchs et les déplacements depuis l’Allemagne, où elle réside. Débit rapide mais voix posée, ses éléments de langage sont bien rodés : "Ce que les pères fondateurs de l’Europe ont fait pour l’acier et le charbon, nous voulons le faire pour le spatial". En quatre ans, la dirigeante a déjà deux capsules et six missions vendues à son actif. Avec un premier vol de Nyx prévu pour 2028. Son ambition ? Rivaliser avec SpaceX. Et pourquoi pas le surpasser. Elle se compare d’ailleurs au fleuron d’Elon Musk en matière de coûts, de délais et de fiabilité. Plusieurs clients américains ont d’ores et déjà opté pour la start-up européenne, et la Nasa lui a donné une approbation de sécurité pour son premier vol.

Une entreprise pan-européenne

D’emblée, The Exploration Company se positionne comme une société ouverte sur l’Europe… et au-delà. La France développe les technologies de propulsion et de protection thermique, l’Allemagne assure l’intégration finale et l’Italie travaille sur les systèmes de survie. Des équipes œuvrent aussi depuis les Etats-Unis, tandis qu’un partenariat avec les Émirats arabes unis inclut le développement d’un véhicule lunaire. "C’était une des décisions les plus avisées d’Hélène Huby car le secteur spatial européen est très fragmenté : chaque pays dispose de ses propres budgets, priorités et intérêts, explique Arthur Sauzay, associé du cabinet A & O Shearman et expert du spatial à l’Institut Montaigne. Être associé à un seul État peut donc constituer un frein au soutien d’autres partenaires".

Les investisseurs valident le pari. Après avoir levé plus de 200 millions d’euros de fonds, l’entreprise a reçu des financements publics, notamment par le programme France 2030. Au total, 98 % du capital restent entre des mains européennes. "Une fois le développement de la capsule terminé, la rentabilité viendra simplement : il nous faut juste une cadence minimum d’un vol par an", assure la dirigeante.

De son côté, l’agence spatiale européenne (ESA) est intervenue en tant que client d’ancrage, en achetant leur premier vol. Un levier fantastique : d’après Hélène Huby, chaque euro de contrat avec l’ESA peut permettre d’obtenir jusqu’à cinq fois plus auprès d’investisseurs privés. Bernhard Hufenbach, responsable de l’équipe commercialisation et innovation à l’ESA, a travaillé avec Hélène Huby au début de l’aventure de The Exploration Company. "Alors que la station spatiale internationale approche de sa fin de vie, il y a une réelle demande pour des services de fret dans le spatial, détaille-t-il. Elle était une des premières à se positionner sur ce domaine. La rapidité de son travail, l’efficacité de son équipe et sa capacité à attirer des investissements privés ont permis à sa société de soumettre une proposition compétitive en réponse à l’appel d’offres de l’ESA".

Secouer l’inertie

Au-delà de son entreprise, Hélène Huby porte une vision forte pour l’Europe du spatial. Concurrence entre start-ups et grands groupes, partenariats public-privés, contrats de service… son manifeste aux accents américains entend bousculer le modèle traditionnel de financement du secteur. En parallèle, elle s’investit dans la fondation Karman Project, qui promeut la coopération dans l’espace, et dans le fonds de capital-risque Global Space Ventures, qu’elle a co-fondé. "L’un de ses grands atouts est d’aborder cet écosystème sans naïveté : forte de son expérience, elle sait que le New Space, malgré son dynamisme et son esprit d’innovation, reste étroitement dépendant des États", pointe Arthur Sauzay.

Surtout, la dirigeante reste lucide sur le contexte européen. Elle sait que l’argent public consacré au spatial est bien moins abondant qu’en Amérique et l’accès aux capitaux privés plus complexe. "Le véritable défi, en Europe, c’est souvent le manque d’ambition et la peur du risque, regrette-t-elle. Les décisions y sont plus lentes qu’aux États-Unis. Mais il faut aussi voir les atouts : la densité de talents en Europe est remarquable, et le coût d’un ingénieur spatial y est deux à trois fois inférieur à celui d’un ingénieur américain". Son prochain objectif : maîtriser l’ensemble de la chaîne du transport spatial. Et pourquoi pas, dans quelques années, développer ses propres lanceurs. Le ciel n’est clairement pas sa limite.