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Ноябрь
2025

Un nouveau 13-Novembre est-il possible ? L’avertissement de l’ancien procureur antiterroriste

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Une décennie a passé depuis les attentats du 13 novembre 2015 qui ont provoqué la mort de cent trente-deux victimes ainsi que des blessures graves à quatre cent cinquante autres personnes. Une question lancinante se pose : un attentat de même ampleur pourrait-il avoir lieu aujourd’hui ?

Seuls les services de renseignements sont en mesure de fournir une appréciation fine de l’état actuel de la menace. Mais une réflexion sur le terrorisme djihadiste, depuis ses premières manifestations en France au cours des années 1990 jusqu’à nos jours, fournit des éléments déterminants pour l’analyse.

L’horreur du 13-Novembre vient tant du nombre considérable des victimes, jamais atteint par une action terroriste commise dans l’Hexagone, que du choix des objectifs : chacun de nous a pu s’estimer visé, maintenant toujours à vif le traumatisme des crimes perpétrés il y a dix ans. Or leur singularité résulte d’une longue préparation par l’organisation "État islamique" (Daech), lorsqu’elle contrôlait un vaste territoire en zone syro-irakienne et, dotée de moyens considérables, pouvait projeter un commando depuis le Levant en le faisant bénéficier d’une logistique très lourde. Depuis sa défaite militaire en mars 2019 à Baghouz, sur les rives de l’Euphrate, Daech, bien qu’ayant conservé certaines capacités offensives, ne semble plus en mesure de reproduire une opération de pareille ampleur. Si bien que certains ont pu avancer l’hypothèse qu’un "nouveau 13-Novembre" serait irréalisable.

Terroristes endogènes

Certes, au cours des trois dernières décennies, les actions projetées en France par des groupes djihadistes depuis l’étranger ont constitué l’exception. Outre certaines opérations de Daech dans un temps proche du 13-Novembre, ne peuvent être citées que la campagne d’attentats sanglants du GIA en 1995 ou la tentative avortée visant le marché de Noël de Strasbourg en décembre 2000. Ces dernières années, c’est principalement "l’État islamique/Khorassan" (EI-K) qui a fait preuve de telles capacités de projection, en réalisant des massacres en janvier et mars 2024, tant en Russie qu’en Iran. Cette organisation tente désormais de s’implanter en Europe, et la France n’est pas restée à l’écart de ses projets : outre les arrestations réalisées outre-Rhin et en Autriche, d’autres ont eu lieu à Strasbourg en novembre 2022, puis, très récemment, à Lyon, visant un jeune Afghan, soupçonné d’être un relais de l‘EI-K.

Cependant, en cette fin 2025, le risque le plus évident ne résulte pas de ce type de projections complexes de djihadistes à plusieurs centaines de kilomètres de leur base. Dès le début 2016, les services antiterroristes neutralisèrent à Argenteuil une cellule dotée d’un arsenal considérable de nature à occasionner de très nombreuses victimes. Au mois d’avril 2017, deux djihadistes étaient arrêtés à Marseille après avoir constitué un stock d’armes, munitions et explosifs suffisant pour une attaque meurtrière d’ampleur. Implantés en France, ils s’étaient préparés sans soutien ni directive de Daech, se bornant à répondre à l’appel de son ancien numéro 2, Abou Mohamed Al-Adnani, lancé le 21 septembre 2014 incitant à "tuer tout infidèle, qu’il soit français, américain ou d’un de leur pays". Ainsi, nul besoin d’un commando téléguidé ni d’une vaste logistique pour réaliser un massacre. Même si, le plus souvent, les terroristes endogènes usent de moyens artisanaux, ceux-ci aboutissent parfois à d’épouvantables carnages comme à Nice, le 14 juillet 2016. Malgré une revendication opportuniste, Daech n’y était pour rien – mais son exemple fut inspirant.

"Atmosphère" djihadiste

L’histoire du terrorisme islamiste en France nous a cependant enseigné que la réalisation de certaines conditions était de nature à favoriser les attentats les plus graves. Ainsi, l’incidence de conflits externes nourris par une motivation djihadiste sur la violence dans notre pays a été un facteur d’amplification récurrent. Cela depuis les attentats de 1995 faisant écho aux exactions du GIA en Algérie, jusqu’à ceux de la décennie 2010 prolongeant la violence de l’organisation "État islamique" au Levant, en passant par les exactions du groupe des "Buttes Chaumont" nourries de la guerre d’Irak après 2003. Or, la portée mobilisatrice de la violence à Gaza, les frustrations à attendre d’un plan de paix encore très flou, la résilience du Hamas dans l’enclave, auréolé en tombeur, par la razzia djihadiste du 7 octobre 2023, de "l’entité sioniste", malgré son caractère "nationaliste" critiqué par Daech, créent une "atmosphère" correspondant aux occurrences précédentes de débordement du terrorisme sur les rives nord de la Méditerranée. De même la justification religieuse de toute action au nom du "djihad défensif", a été illustrée par l’appel qu’a lancé Daech il y a six semaines incitant à la réalisation de meurtres notamment en France.

Une autre condition réside dans la capacité de résonance de cette invitation à agir parmi les adeptes résilients des thèses djihadistes. On s’illusionnerait à croire que le seul décès de cinq cents d’entre eux et la détention de plusieurs centaines d’autres - sur un total de mille cinq cents partis en zone irako-syrienne depuis la France - seraient de nature à garantir l’absence de nouveaux candidats au passage à l’acte. Depuis la mi-septembre 2025, la survenance de cinq actions terroristes d’inspiration djihadiste, réalisées ou projetées, dans quatre pays européens, notamment le nôtre, témoigne de cette mobilisation sous-jacente. De surcroît, l’adhésion à l’idéologie concernée s’est durablement installée dans l’Hexagone, ce dont témoignent les chiffres du fichier des signalements pour la prévention de la radicalisation à caractère terroriste (FSPRT). Ils recensent, en octobre 2023, 20 120 personnes, dont 5 100 suivies activement. S’y ajoute le phénomène d’agrégation des générations, souligné par le rôle prépondérant de "grands anciens" mis en évidence depuis la décennie 2010. Enfin, ne saurait être minoré le risque de rechute, même partielle, de quelques-uns parmi les soixante-dix djihadistes, remis en liberté chaque année une fois leur peine exécutée, alors que les mesures de suivi dont ils font l’objet demeurent insuffisantes.

Ainsi, alors que chacun admet que le risque le plus probable relève aujourd’hui, non d’un terrorisme projeté, mais d’une opération simplement inspirée, la possibilité d’un attentat de grande ampleur reste d’autant à redouter : nous savons, depuis la nuit du 13 novembre 2015, qu’une poignée d’individus décidés n’utilisant que quelques armes et des munitions en nombre suffisent à réaliser une telle opération. N’oublions pas non plus que, pour tous les attentats qui ont frappé notre pays, celles-ci avaient été acquises en France, ou en pays voisins, tels que la Belgique ou les Pays-Bas, alors que les explosifs étaient confectionnés sur place. Sous cet angle également, nul besoin d’opérations lourdes en provenance du Moyen-Orient.

C’est pour cela que la période présente, ponctuée d’opérations terroristes d’ampleur souvent limitée, alors que beaucoup d’autres sont évitées par l’action conjuguée des services de renseignement, de police judiciaire et des magistrats spécialisés, exige le maintien d’une vigilance de premier ordre. Cela est le seul moyen d’anticiper au plus près la prochaine phase du terrorisme djihadiste, lequel reste en mutation permanente depuis son implantation dans notre pays au début de la décennie 1990.

*Jean-François Ricard a dirigé le parquet national antiterroriste de 2019 à 2024. Il vient de publier Antiterrorisme, la traque des jihadistes, coécrit avec Gilles Kepel (Plon).