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Октябрь
2025

Intelligence artificielle : Mistral passe à l’offensive face aux géants américains

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"Faire le 20 heures" est un rituel familier pour les responsables politiques. Beaucoup moins pour les fondateurs de start-up. Ce soir du 16 septembre 2025, Arthur Mensch est l’invité de France 2 après une méga levée de fonds de son entreprise, Mistral AI : 1,7 milliard d’euros, majoritairement auprès du néerlandais ASML, le spécialiste des machines servant à fabriquer les puces électroniques. Du jamais-vu en France. Le grand public commence à se familiariser avec ce trentenaire, cheveux courts en bataille, vêtu d’un costume-cravate ou d’un simple t-shirt selon son audience, vulgarisateur appliqué de l’intelligence artificielle, une technologie qui s’immisce de plus en plus dans nos quotidiens. "Un jeune professeur Tournesol", nous a imagé sa propre application, Le Chat, cousine de ChatGPT. Comme l’ami de Tintin, lui aussi vit de drôles d’aventures : il était l’une des stars du sommet international sur l’IA en février, ou encore du salon Vivatech, en juin. Aux côtés du président Macron, qui ne tarit pas d’éloges sur lui, ou de la "rockstar" de la tech, Jensen Huang, le patron de Nvidia, plus grosse capitalisation boursière de la planète. Mensch s’est également installé dans le débat public, en devenant la cible potentielle de la taxe Zucman qui embrase le pays. Nicolas Dufourcq, le patron de Bpifrance, compare son essor et celui de Mistral à la bataille de Bir Hakeim - une défense héroïque des Français face aux forces de l’Axe durant la Seconde Guerre mondiale. Une lueur d’espoir.

La start-up représente en effet une alternative crédible aux géants américains qui dominent le secteur de l’IA et saturent l’espace médiatique d’investissements colossaux. Dans son domaine, les modèles de langage (LLM) - le carburant des applications d’IA générative -, aucune compagnie européenne ne lui arrive à la cheville depuis le retrait de l’Allemand Aleph Alpha. L’Europe, rappelle le rapport Draghi, s’est trop longtemps reposée sur les technologies américaines, alors même que Donald Trump n’hésite plus à utiliser cette dépendance pour dicter ses conditions à ses alliés. Depuis sa création il y a deux ans et demi, et après quelques levées de fonds réussies, Mistral apparaît donc comme la dernière flamme tricolore et continentale. Mensch a même refusé une offre d’Apple : il veut bâtir, depuis Paris, une véritable "Big Tech" européenne. Mais peut-il vraiment rivaliser avec les mastodontes californiens ?

Option entreprise

La comparaison avec OpenAI, créateur de ChatGPT et leader du marché de l’IA, paraît évidente. Mais tandis que Sam Altman, son dirigeant, a privilégié les applications grand public (assistance quotidienne, aide aux devoirs, soutien émotionnel, productivité personnelle…), Arthur Mensch cible davantage les besoins des entreprises, des administrations et des gouvernements. Le fruit d’une légère différence de style. Altman vient de l’incubateur Y Combinator, le plus influent d’Amérique. C’est un néo Steve Jobs, obsédé par le produit, qui pousse le mimétisme jusqu’à s’attacher les services de l’ancien designer de la marque à la Pomme. En face, une bande de scientifiques français, formés pour deux d’entre eux - Arthur Mensch et l’un de ses associés Guillaume Lample - à l’École polytechnique. Des matheux qui ont scellé leur destin après la conférence annuelle NeurIPS spécialisée dans l’IA. Et des Européens avant tout, qui n’ont pas pour habitude de prendre la lumière. A l’exception notable du Suédois Spotify, rares sont les réussites grand public dont l’UE peut se prévaloir dans la tech. ASML, le nouveau partenaire de Mistral, illustre bien cette tendance : indispensable à la production des smartphones dernière génération, l’entreprise reste largement inconnue du public.

Cette orientation BtoB n’en est pas moins rémunératrice. Mistral communique sur 312 millions d’euros de contrats en cours, dont certains s’étirent sur plusieurs années. Pas moins d’une trentaine de clients s’affichent pour l’heure à ses côtés, dont TotalEnergies, la SNCF, Stellantis, le ministère français de la Défense, l’Etat du Luxembourg… La société est désormais évaluée 38 fois ce montant par ses investisseurs, à 11,7 milliards d’euros. Un ratio quasi similaire à celui d’OpenAI, fondé il y a 10 ans, et valorisé 500 milliards de dollars pour environ 13 milliards de revenus à ce jour. Le marché des entreprises est promis à un bel avenir car ces dernières sont loin d’avoir fait leur révolution IA : une étude du MIT aux Etats-Unis estime que 95 % des projets d’intelligence artificielle échouent actuellement, ou font peu de différences. Une autre, du cabinet de conseil BCG, la corrobore, indiquant que seulement 5 % d’entre elles en tirent une valeur significative.

Les résultats suivent

Les comités de direction s’y essaient pourtant. Rares sont ceux qui ne disposent pas aujourd’hui de leurs outils d’IA pour de la rédaction, de la recherche documentaire approfondie ou de l’écriture de code. En France, Mistral est référencé aux côtés de ChatGPT, Claude (Anthropic) ou encore Gemini (Google), grâce à ses partenariats avec Microsoft, Amazon et Google, qui dominent le secteur du cloud dans lequel ces outils sont hébergés. Mais les gains associés sont encore peu perceptibles pour ceux qui les utilisent. Et les différences sont minimes entre les 10 meilleurs modèles du monde, selon le rapport de référence AI Index, publié par l’université Stanford. "Les entreprises d’IA ne disposent pas d’un avantage technologique leur permettant de se protéger de leurs concurrents", peut-on y lire. Les employés cliquent d’un modèle à l’autre selon leurs préférences d’usage, plus que dans un souci de performance. Une grande banque ainsi qu’une compagnie d’assurance française, rencontrées par L’Express, disent privilégier Mistral pour certaines opérations simples de rédaction. Le Français est l’un des rares à proposer une gamme de modèles plus petits, réclamant moins de puissance de calcul, comme "Mistral Small". Rien de décisif, néanmoins.

C’est ailleurs que la start-up pense pouvoir faire la différence. "La clé réside dans la personnalisation", affirme Marjorie Janiewicz, directrice commerciale de Mistral, passée par des géants comme Oracle et SAP. Le principe : ne plus vendre seulement un modèle, mais un accompagnement. Les LLM sont devenus des commodités, parfois open source, parfois fermées ; c’est leur réponse à des tâches spécifiques, et non la brique technique qu’elles offrent, qui crée la valeur. Mistral envoie donc des ingénieurs et des data scientists chez ses clients pour identifier et déployer les cas d’usage, afin qu’ils sautent le pas. "Dans ce contexte, nous n’avons pas 95 % d’échec", sourit Marjorie Janiewicz, détournant la statistique du MIT en argument commercial.

Cette approche n’est pas neuve. "Elle ressemble à celle de l’éditeur américain Palantir", analyse Hanan Ouazan, partner au cabinet Artefact. Un service complet, incluant adaptation et réentraînement des modèles selon les besoins métiers, les données disponibles, et supervisé par Guillaume Lample, présenté comme le "génie" des LLM chez Mistral. Les résultats suivent. "Nous prévoyons d’éviter l’émission de 18 millions de tonnes de CO2 d’ici 2027, indique Julien Largilliere, directeur technique de Veolia, qui collabore avec Mistral sur plusieurs projets de décarbonation. Ce partenariat est gagnant-gagnant". Du côté de la start-up, ce "retour terrain" est devenu crucial car il permet d’améliorer la qualité des modèles, qui tend à stagner. Pour une raison simple : ces derniers ne sont plus uniquement entraînés sur des contenus Web mais sur des corpus métiers auxquels leurs concurrents n’ont pas accès.

La méthode est applaudie. "Il y a une forte poussée de Mistral sur le marché entreprise, qui prend la place d’OpenAI. Techniquement, ils sont impressionnants", constate Stéphane Roder, à la tête d’AI Builders, un cabinet de conseil en intelligence artificielle bien implanté au sein du CAC40. "La capacité de pouvoir appeler le patron de Mistral ou un référent en cas de problème séduit. De nombreuses entreprises françaises ou européennes ont l’habitude de travailler avec des sociétés de services numériques (ESN) [NDLR : Sopra Steria, Capgemini, Accenture…] qui les accompagnent au quotidien sur la transformation numérique", abonde Daniel Jarjoura, partner chez Avolta. Jusqu’à 25 missionnaires de Mistral ont été dépêchés dans les bureaux d’ASML ou de l’armateur marseillais CMA CGM, signataire de l’un des plus gros contrats : 100 millions d’euros sur cinq ans. La start-up recrute dans toute l’Europe. De 400 personnes aujourd’hui, l’effectif pourrait être multiplié par trois ou quatre l’an prochain. A l’étroit dans les bureaux qu’elles partagent avec l’assureur Alan, quai de Valmy, les équipes de Mistral s’apprêtent à déménager dans le XVIIIe arrondissement de Paris dans un écrin flambant neuf, offrant depuis le toit une vue spectaculaire sur la basilique du Sacré-Coeur. Un joli symbole d’ascension.

Merci Donald !

Si Mistral a le vent dans le dos, il le doit aussi à un souffle porteur : celui de la "souveraineté". L’agressivité de Donald Trump envers l’Europe a décuplé les soutiens envers la pépite tricolore. Et, c’est moins connu, contribué à tripler son chiffre d’affaires. "On nous incite à utiliser Mistral", confie un responsable de l’IA au sein d’une entreprise publique française. Chez Veolia, la dépendance aux technologies américaines a été précisément chiffrée, à 86 %. On n’y fait guère mystère : cette addiction a été un argument essentiel à l’adoption de Mistral. La multinationale de l’eau et des déchets n’est pas la seule à faire ce calcul. Sans surprise, la start-up française réalise aujourd’hui plus de la moitié de son business en Europe et notamment en France, et s’apprête à annoncer de nouveaux accords en Allemagne, en Espagne et en Angleterre. Le reste se partage à parts égales entre l’Asie et les Etats-Unis, où elle collabore avec le gouvernement singapourien et des firmes comme Cisco ou IBM.

Arthur Mensch parcourt de long en large le Vieux Continent. L’entrepreneur veut lui éviter de devenir une "colonie numérique", a-t-il affirmé lors d’un récent déplacement à Tallinn (Estonie), face à des décideurs européens. Une expression martiale, utilisée aussi par l’ancien ministre de l’Economie Bruno Le Maire, devenu conseiller spécial chez ASML peu avant la conclusion du deal avec Mistral. L’offensive de la firme française vise en priorité les secteurs à données sensibles qu’il convient de protéger du reste du monde, y compris, désormais, des Américains. Dans la défense, où Mistral aidera à la détection de mines par les drones d’Helsing. La santé, avec Doctolib. Ou la banque avec BNP Paribas. Mistral cultive sa cote de "confiance" : signature du code de bonne conduite de l’IA Act, transparence sur ses émissions carbone, approche multilingue pro-européenne et pas anglo-centrée comme ses rivaux américains…

La start-up cherche à le faire savoir, alors que les entreprises sont poussées, plus que jamais, à intégrer l’intelligence artificielle, promesse de progrès et de productivité. Le programme "Osez l’IA" du gouvernement français vise une adoption à 100 % au sein des grands groupes, et à 80 % dans les PME et ETI, d’ici 2030. "Quand on a le choix, on dit aux entreprises que l’on rencontre que Mistral est la meilleure solution, reconnaît Bruno Lussato, entrepreneur et ambassadeur du programme hexagonal. Je pense leur avoir fait gagner pas mal de licences." Le point culminant est attendu dans les mois à venir : la mise en service d’un nouveau data center, doté de 18 000 puces Nvidia, à Bruyères-le-Châtel, dans l’Essonne. Un tournant de Mistral vers l’infrastructure IA, qui devrait lui permettre de parachever cet accent "souverain". La mission est dans les mains du dernier membre du trio de cofondateurs, Timothée Lacroix.

Les angles morts

La bonne fortune de Mistral suscite bien sûr quelques questions. La fenêtre de la souveraineté pourrait se refermer. "En parlera-t-on encore après Donald Trump ? Et s’il se calmait ?", questionne un analyste. Plusieurs entreprises rencontrées au cours de l’enquête se disent, en outre, agnostiques face à la technologie, et notamment l’IA. Elles ont mis tous leurs œufs dans le panier américain pendant trop longtemps. Pourquoi retomber dans le même travers, fût-ce au profit d’un acteur européen ?

Plus largement, les rivaux ne restent pas immobiles. OpenAI parle de souveraineté au Moyen-Orient, un marché que cible aussi Mistral. Le Chinois DeepSeek a lancé des modèles open source très puissants, populaires en Asie. Le Canadien Cohere et l’Américain Anthropic se concentrent sur la sécurité, pour corriger les biais et les hallucinations des IA, et la personnalisation des modèles à destination des entreprises, comme le champion parisien. "Google et OpenAI bénéficient d’une distribution hors du commun. Ils sont capables de fournir des modèles à perte pendant des années. Et ça, c’est très difficile à contrer", note Alex Combessie, dirigeant de Giskard, une entreprise qui évalue les modèles d’IA. La plupart des concurrents de Mistral ont les poches plus profondes, pour racheter d’autres acteurs de la chaîne. Ce qui n’est pas, dans l’immédiat, le cas du Français dont l’offre "Compute" - une infrastructure de calcul IA - ne saurait masquer l’absence de service cloud véritablement européen.

Arthur Mensch le sait : pour devenir un pilier en Europe, il devra tôt ou tard affronter le grand public. "L’intelligence artificielle est un enjeu d’autonomie stratégique, de soft power, mais aussi de subsistance des langues et de la démocratie", souligne auprès de L’Express Audrey Herblin-Stoop, directrice des affaires publiques de la start-up. Ce n’est pas que du business. Le trafic Web glisse déjà vers les moteurs dopés à l’IA. Si l’Europe n’a pas d’alternative solide à proposer à ses concitoyens, elle redeviendra dépendante.

Le Chat reste, pour l’instant, un produit vitrine : autour d’un million d’utilisateurs actifs, soit 800 fois moins qu’OpenAI. Mistral met pourtant en avant les mises à jour rapides de ses modèles - small, medium, probablement bientôt large - avec la promesse d’être "frontière", c’est-à-dire à la pointe. Le Chat est effectivement capable de faire à peu près la même chose que les autres : de la recherche approfondie à la création d’agents conversationnels. Mais sur l’image et sur l’audio, il peine à sortir les griffes. Pendant ce temps, OpenAI lance un navigateur doté d’agents automatisés, des fonctionnalités de paiement, des conversations érotiques sur demande… Un rythme effréné. Effrayant. Mistral doit tenir la marée et rester au centre de l’attention. Un bon indicateur sera sûrement de revoir Arthur Mensch au 20 heures.