"L’autofiction n’a aucun intérêt" : Jean-Christophe Grangé a-t-il réussi son pari ?
Ça fait trente ans que ça dure, depuis Le Vol des cigognes, en 1994 : Jean-Christophe Grangé domine le monde du polar, suivi par des lecteurs fidèles – ses trois derniers romans se sont tous vendus à plus de 100 000 exemplaires en grand format. Au meilleur de sa forme alors qu’il est entré dans la soixantaine, Grangé est capable de nous emmener dans le Berlin nazi (Les Promises, 2021), en Mai-68 (Rouge Karma, 2023) ou dans les années sida (Sans soleil, deux tomes parus en début d’année) avec le même talent. Avec Je suis né du diable, il s’aventure cet automne dans un genre inédit chez lui : l’écriture de soi. Le récit, saisissant, raconte comment il n’a pas connu son père – un fou dangereux qui, une fois privé de la garde de son fils, était capable d’enlever son ex-femme avec le projet de l’enterrer vivante… Sauvé de cet homme violent, le petit Jean-Christophe fut élevé par sa mère et sa grand-mère maternelle, grandissant heureux malgré un climat inquiétant.
Quand on connaît le mépris qu’a Grangé pour l’autofiction, on ne peut qu’être surpris de le voir marcher sur les plates-bandes de Christine Angot. Chez Albin Michel, où il nous reçoit, il en rigole lui-même : "Avant de m'atteler au Vol des cigognes, j’étais grand reporter, et mes reportages m’ont donné un bon matériau pour écrire des romans avec beaucoup de choses imprévues. Au début des années 1990, du côté de l’offre littéraire, l’autofiction et ce genre de bouquins, je ne comprenais absolument rien. Pour moi ça n’a aucun intérêt. J’ai fait mes classes, une maîtrise de lettres modernes, donc je m’y connais en littérature. Des gens comme Proust ou Michel Leiris ont parlé d’eux avec un style flamboyant. L’idée n’est pas de parler de soi, mais d’en parler comme ça. L’autofiction court après la même idée, avec hélas des moyens littéraires beaucoup plus faibles. Que reste-t-il alors ? La vie de la personne. Bon… En cette rentrée, il y a une avalanche de livres sur le père et la mère. Mais si vous n’avez pas quelque chose de vraiment fort à raconter, eh bien restez chez vous ! De mon côté, je cherche de bonnes histoires. Et dans mes origines, avec ce père diabolique, je tiens un sujet à la hauteur de mes thrillers."
On sait que Grangé s’est passionné pour le polar grâce à Lune sanglante de James Ellroy. Ellroy fut marqué, enfant, par le meurtre de sa mère, qu’il a raconté dans Ma part d’ombre. Un modèle pour Grangé ? Non merci : "Je chéris Ellroy mais je dois avouer que, à partir du moment où il raconte sa vie, ça ne m’intéresse pas. Je ne devrais pas dire ça, je me fais de la contre-publicité – c’est ainsi. Ma part d’ombre me tombe des mains. J’espère que mes lecteurs ne réagiront pas pareil avec Je suis né du diable ! Ce qui me plaît chez Ellroy, c’est son travail de fiction. Je vénère la Trilogie Lloyd Hopkins et le Quatuor de Los Angeles, avec tout en haut Le Grand Nulle part qui est pour moi son chef-d’œuvre. Mais après White Jazz… A partir d’American Tabloïd, je décroche. Les histoires politiques d’écoutes, de conspirations, ça m’emmerde totalement. Ellroy a retiré le nerf de la guerre. Avant, il y avait déjà un tableau de l’Amérique, mais aussi une colonne vertébrale qui était l’enquête policière. Quant à Ma part d’ombre, il y a un déficit de fiction. Dans la vie, c’est extraordinaire d’avoir eu une mère tuée ; mais dans un polar, un meurtre, c’est le minimum syndical."
"J’aime bien m’identifier aux gens menacés"
Incroyable dans ce qu’il raconte, Je suis né du diable est également très original sur le plan formel, Grangé alternant trois voix (lui, sa mère et sa grand-mère), ainsi qu’il nous l’explique : "Au début, j’ai tout écrit de mon point de vue. Mais je voulais que ça fasse peur. Dans mes romans, je me mets successivement dans la peau des différents personnages. J’ai finalement fait pareil ici. C’est comme ça que c’est prenant : quand c’est raconté de l’intérieur. En revanche je n’aurais pas réussi à me mettre dans la peau de mon père, c’est incompréhensible un être comme ça, 100 % maléfique… J’aime bien m’identifier aux gens menacés – moins à ceux qui veulent les détruire. Ellroy pour le coup est excellent dans la sensation de la menace qui plane, bien meilleur que Thomas Harris…"
A-t-il eu du mal à composer ce texte si singulier ? Là encore, Grangé nous répond avec la franchise qui le caractérise : "J’aimerais le dire très solennellement. J’espère que ce livre va plaire, mais parler de sa vie est autrement plus facile que d’articuler un roman en imaginant une histoire, en créant des personnages, des décors, etc. Je me marre ! L’autofiction, c’est de la rigolade. C’est comme raconter ses vacances en CM2. J’ai écrit Je suis né du diable en trois mois, contre un an à un an et demi pour mes livres habituels. 90 % des auteurs actuels ne font plus ce travail de fiction et ressassent inlassablement les mêmes choses. Ce sont peut-être des écrivains, mais certainement pas des romanciers, ça c’est sûr…"
Grangé a toujours été snobé par Télérama. Avec ce livre profond empruntant à la psychogénéalogie, peut-il appâter ceux, critiques et lecteurs, qui ont plébiscité Mon vrai nom est Elisabeth d’Adèle Yon ? "Vais-je plaire aux gens sérieux et ennuyeux ? C’est un noyau dur, un cercle difficile à séduire. Pour certains, c’est le Graal : avoir des bonnes critiques, des prix… Comme disait Sergio Leone, que j’adore, je n’attends pas les critiques pour connaître la valeur de mon travail. Avec Les Promises, comme c’était un roman historique, j’avais flirté avec les listes. Sauf que le prix d’entrée, c’est de renoncer au polar. Des défroqués comme Pierre Lemaitre ou Olivier Norek sont passés dans la littérature blanche. Tout ça pour être récompensé par quelques gugusses qui lisent à peine votre livre… On n’est plus à l’école : je n’accorde à personne le droit de me donner un bon point !"
Grand admirateur de Freud, Grangé reconnaît avoir "fait le ménage" grâce à la psychanalyse. Que fait-il des traumas familiaux hérités de son père ? Est-il parvenu à ne pas les transmettre à ses enfants ? "Mon enfance a été extrêmement bizarre, mais je n’étais pas triste. Cela a dû nourrir mon inconscient. C’est une question que je me pose régulièrement, un point ambigu et contradictoire : ce malheur qui a présidé à ma naissance a été une chance, car ça m’a donné ce grain de folie qui m’a permis d’écrire. En tant que papa poule, je fais tout pour éviter les traumatismes à mes enfants, et pour leur apporter un tapis volant de bonheur. Ils sont heureux et équilibrés, mais il leur manque peut-être cette fêlure… Pour être bon écrivain, il faut être fou."
En refermant Je suis né du diable, on se pose une autre question : comment Grangé va-t-il pouvoir continuer d’écrire maintenant qu’il nous a dévoilé l’envers du décor de son œuvre ? Le stakhanoviste du polar ne panique pas : "Il n’y a aucun risque que je perde mon inspiration. J’ai d’ores et déjà fini un roman de 800 pages sur Tokyo, qui est prêt, et sortira je ne sais quand. Et là j’écris un livre sur les cités de banlieue. J’aime changer d’époques et de lieux. Quand on est romancier, on est confronté à l’horloge biologique, comme les femmes avec le désir d’enfants : plus on vieillit, plus on est pressé d’écrire les histoires que l’on porte en soi. J’ai la patate, je ne connais jamais de panne d’énergie. Mon secret pour casser le trac, l’angoisse ? Je me lève tous les jours de l’année à 3 heures du matin pour me mettre au travail, comme un artisan." Quant au souvenir de son père, il peut aller au diable.
Je suis né du diable, par Jean-Christophe Grangé. Albin Michel, 332 p., 21,90 €.
