Guillaume Perrault : "Les parlementaires ont pris à peu de frais la pose du dreyfusard courageux"
Journaliste et maître de conférences en histoire à Sciences Po, Guillaume Perrault se souvient qu’enfant, grandissant dans un quartier populaire de Paris, il avait noté comment, dans son entourage, évoquer "le 10 mai 40" n’obligeait pas à préciser que c’était la date du début de l’offensive allemande à l’ouest, de l’invasion de la France et de la débâcle : tout le monde le savait. Tout cela, écrit-il, serait terminé.
La faute à l’enseignement de l’histoire, qu’il estime dégradé depuis quelques décennies, et échouant pathétiquement à fabriquer du commun. Son livre paru cet hiver, "Voyages dans l’histoire de France – 15 grands récits de Louis XIV à nos jours", reprend ses chroniques publiées dans Le Figaro. En mêlant d’une plume érudite anecdotes et analyses, l’ouvrage se veut antidote. Nul doute qu’il irritera les grands critiques du "roman national".
L’Express : En préface de votre livre, vous regrettez qu'"un pan de la discipline historique" se soit transformé "en un réquisitoire contre le passé occidental". A quels historiens, à quels ouvrages pensez-vous ?
Guillaume Perrault : C’est un mouvement de fond, né aux Etats-Unis voilà plus d’un demi-siècle dans le contexte des radical sixties, et qui a fait des émules en Europe au cours des décennies suivantes. L’historien François Furet a été le témoin de sa force sur les campus américains au début des années 1990, alors qu’il enseignait à l’université de Chicago. Des deux côtés de l’Atlantique, le récit historique traditionnel, qui assurait le rôle de ciment de la nation, a été mis en accusation.
Prenons le cas français. Le manuel d’histoire de France qu’on appelait "le Petit Lavisse", bible de générations d’écoliers sous la IIIe République, avait un objectif patriotique et civique. Il s’agissait de redonner confiance aux Français après la défaite de 1870, la perte de l’Alsace-Moselle et le traumatisme de la Commune de Paris. Les partis pris du Petit Lavisse, qui ne doivent pas éclipser sa valeur pédagogique, étaient évidents et ce manuel constitue l’archétype de ce qu’on appelle le roman national, selon la formule du regretté Pierre Nora. Le Malet et Isaac, qui l’a supplanté à partir des années 1950 dans le primaire, était plus rigoureux dans son contenu, plus neutre dans sa formulation, mais toujours organisé dans un récit ordonné, avec comme fil directeur l’histoire de la nation française.
Puis ce récit national lui-même, à partir des années 1970, a été accusé d’être partial, inéquitable, voire mensonger et oppressif. Des militants ont demandé à faire entrer dans les programmes scolaires les oubliés présumés de l’enseignement officiel : les femmes, les populations issues de l’immigration, les identités régionales censées avoir été refoulées par le jacobinisme. Le maître mot de l’époque devient la reconnaissance des identités supposées blessées. Ce mouvement de fond aboutit à une modification substantielle des programmes scolaires et des manuels à partir des années 2000.
Le maître-mot de l’époque devient la reconnaissance des identités supposées blessées
Certains des arguments avancés à l’origine de ce bouleversement étaient recevables et certaines évolutions, souhaitables. Mais lorsqu’une révolution commence, il est rare qu’elle reste modérée et s’arrête spontanément à un point d’équilibre. Ce qui était d’abord une prise en compte de perspectives nouvelles a abouti, souvent, à une conception de l’histoire de France presque honteuse et, fût-ce involontairement, culpabilisante. Comme l’a écrit Patrice Gueniffey, il ne s’agit plus de comprendre le passé, mais de se délivrer du mal. Par ailleurs, au sein de l’université, l’esprit de fronde d’hier s’est figé en dogme. Les épigones des contestataires d’antan font de belles carrières tout en se posant en rebelles. Un jeune historien aura plus de mal, aujourd’hui, à trouver une bourse pour sa thèse et plus encore un poste dans une faculté s’il n’adhère pas aux thèses décrites par l’ouvrage collectif Face à l’obscurantisme woke, codirigé par Emmanuelle Hénin, François-Xavier Salvador et Pierre Vermeren, et paru aux PUF malgré l’excommunication fulminée par Patrick Boucheron.
Le soutien d’une partie des médias à quelques historiens qui se plaisent à adopter un ton de procureur donne cependant une image déformée de cette profession. La majorité des historiens demeurent étrangers à tout militantisme. Ils restent fidèles à l’éthique des clercs de jadis, ne recherchent pas la lumière, et ne s’expriment que sur leur spécialité universitaire. Ajoutons qu’ils ont du temps, mais peu d’argent. Honneur à eux !
Vous déplorez qu'"admirer soit devenu suspect". Quels sont, selon vous, les personnages de notre histoire que nous devrions admirer ?
Il s’agit moins pour moi de personnages historiques à défendre que d’une approche équilibrée à retrouver envers notre passé. Aujourd’hui, l’anachronisme moralisateur est valorisé. On juge le passé à l’aune des critères du présent. Même chez nos contemporains qui échappent à ces travers, la volonté d’adopter un regard critique sur les époques antérieures peut devenir une obsession. La peur de paraître naïf, la crainte d’être accusé d’idéaliser le passé, conduisent à taire, ou à n’évoquer qu’avec d’infinies précautions, tout ce qui peut paraître digne d’être aimé, voire glorieux, dans l’histoire de France. Les Français ne s’aiment pas.
Or la nécessaire rigueur, le souci de l’exactitude, la volonté de n’occulter aucune page sombre sont parfaitement compatibles avec une légitime estime de nous-mêmes et une sorte de respect filial envers le travail des siècles. Eprouver un sentiment de supériorité par rapport à ceux qui nous ont précédés n’aide pas à les comprendre. Et ricaner sans cesse a quelque chose de desséchant. Rappelons-nous la conclusion, frémissante d’amour, de la préface de L’Histoire de France, de Jules Michelet (1869) : "Eh bien ! Ma grande France, s’il a fallu, pour retrouver ta vie, qu’un homme se donnât, passât et repassât tant de fois le fleuve des morts, il s’en console, te remercie encore. Et son plus grand chagrin, c’est qu’il faut te quitter ici."
Vous consacrez un chapitre à la maladie dont Louis XIV a souffert pendant la moitié de sa vie. N’est-ce pas anecdotique ?
Louis XIV a été malade toute sa vie. Il a enduré des maux innombrables : variole, blennorragie, fièvre typhoïde, perforation de la mâchoire à cause d’un chirurgien maladroit, fistule anale, goutte. A 47 ans, le Roi-Soleil avait déjà perdu une partie de ses dents. Et il est mort de la gangrène. Tout cela n’est pas anecdotique. Ce souverain, qui incarne plus que tout autre la majesté royale, est en réalité un homme toujours souffrant. Il lutte pour se dominer. Son endurance au mal, presque incroyable, offre un très beau sujet de récit.
Ce fil directeur permet de parcourir son règne de façon originale, avec une question : y a-t-il un lien de cause à effet, ou en tout cas une corrélation, entre la dégradation de l’état de santé de Louis XIV et le durcissement de sa politique intérieure et extérieure ? Michelet, encore lui, était fasciné par le corps et la physiologie, et il a soutenu cette thèse. En tout cas, le plus illustre des rois de France n’a rien caché de ses maladies (à part la blennorragie de sa jeunesse, tenue secrète car perçue comme honteuse). La monarchie absolue était un spectacle. Et Louis XIV a rendu publics presque tous les maux physiques qui l’accablaient pour mieux faire valoir sa maîtrise de lui-même.
Vous rappelez un épisode largement méconnu : Napoléon Bonaparte a séjourné plusieurs jours à Gaza, se félicitant d’y retrouver "un paysage du Languedoc". Que cela nous enseigne-t-il ?
C’est un aspect oublié de l’expédition d’Egypte (1798-1801). Les Français, commandés par le général Bonaparte, débarquent alors à Alexandrie, battent les mamelouks et entrent au Caire. Mais le sultan de Constantinople, souverain théorique de l’Egypte, déclare la guerre à la France et regroupe des forces en Palestine et en Syrie. Bonaparte décide alors de prendre les devants et d’attaquer le premier. En février 1799, le général en chef et 13 000 soldats traversent le désert du Sinaï et atteignent Gaza. Les Ottomans se retirent après quelques escarmouches et les Français s’installent dans la ville. Au palais du Pacha, Bonaparte dicte une lettre pour le général Desaix, alors en Haute-Egypte. Le courrier a pour en-tête "Quartier général, Gaza". Le commandant en chef dépeint la région en ces termes étonnants : "Les citronniers, les forêts d’oliviers, les inégalités de terrain représentent parfaitement le paysage du Languedoc ; l’on croit être du côté de Béziers."
Pourtant, la campagne devient ensuite particulièrement violente. Bonaparte remonte jusqu’à Saint-Jean-d’Acre, mais doit renoncer à aller plus loin face à la résistance acharnée des Ottomans soutenus par la flotte anglaise. Le général en chef n’a pas réussi à gagner à sa cause certaines communautés de la Palestine et de l’actuel Liban. Les maronites, aussi bien que les chiites de la Bekaa et les Druzes, ont prudemment décliné son offre d’alliance. La retraite vers l’Egypte est comme une répétition, à une échelle plus modeste et sous le climat inverse, de la retraite de Russie en 1812. Bonaparte a frôlé la catastrophe. Il va déployer son génie de la propagande, et mettre en avant l’œuvre des savants qui l’accompagnent, pour transfigurer son échec.
Vous affirmez que "l’antisémitisme de gauche" serait "une vieille affaire" depuis deux siècles. Expliquez-nous.
L’émancipation des juifs, amorcée sous Louis XVI, accomplie par la Révolution française et parachevée par Napoléon de façon autoritaire, coïncide avec les prémices de la révolution industrielle. La figure du juif devient alors, pour beaucoup, le symbole de la bourgeoisie conquérante, au premier chef dans le domaine de la finance. La réussite exceptionnelle des Rothschild dans cinq pays d’Europe, au début du XIXe siècle, contribue à forger la représentation, dans l’imaginaire d’une partie des contemporains, de "la banque juive" cosmopolite, vivant du travail des autres.
Une partie importante des socialistes prémarxistes (mais pas tous) manifestent ainsi une grande animosité envers les juifs, symboles de l’avènement d’un capitalisme qu’ils réprouvent. George Sand, Pierre Leroux, Charles Fourier, Proudhon ont des mots d’une violence souvent extrême à leur égard.
Plus tard, au début de l’affaire Dreyfus (1894-1906), celui-ci, à la fois bourgeois, officier et juif, a tout pour susciter l’antipathie des socialistes, qui représentent alors l’extrême gauche révolutionnaire. Un fait suscite toujours un silence gêné : Jean Jaurès lui-même a d’abord eu, sur les juifs, des phrases qu’il est impossible de ne pas qualifier d’antisémites. En 1897, il voit dans l’engagement du Figaro en faveur de Dreyfus la preuve de l’existence d’un "syndicat juif" (sic) qui achèterait les journalistes. Jaurès devient dreyfusard par étapes, au cours du premier semestre 1898, à partir de "J’accuse… !". Ses mérites, dès lors, sont évidents. Est-ce une raison pour taire, ou édulcorer, ses écrits antérieurs ?
Dans les années 1920, pendant la période de lutte ouverte entre communistes et socialistes, il arrive à L’Humanité de vitupérer "Shylock Blum" (sic). Le quotidien du PCF se fait plus aimable à partir de 1934 et de la constitution du Front populaire. Mais après le pacte germano-soviétique d’août 1939, le parti renoue avec sa rhétorique initiale envers le chef de la SFIO. Fin juin 1940, la direction clandestine du PCF entre en contact avec l’occupant et, dans un texte destiné aux Allemands, Jacques Duclos fustige "le juif Mandel" (sic). Duclos reprochait à l’ancien ministre de l’Intérieur du gouvernement Paul Reynaud d’avoir réprimé les sabotages perpétrés par des militants communistes dans des usines d’armement pendant la "drôle de guerre". Et il le désignait à la vindicte de l’occupant.
Puis, après la honte provoquée par le génocide des juifs, une réprobation nouvelle s’attache à l’expression d’idées antisémites en France. Mais la guerre des Six Jours (1967) modifie l’image d’Israël dans une partie de la gauche et fait naître de nouveaux clivages qui, depuis, n’ont fait que grandir.
Le 2 juin, l’Assemblée nationale a voté pour la promotion posthume du capitaine Albert Dreyfus, souhaitant que, cent trente ans après sa condamnation pour trahison, il soit élevé au rang de général de brigade. Partagez-vous ce souhait, porté par Gabriel Attal, et qui ne fait pas l’unanimité, le MoDem redoutant par exemple qu’il ne permette au RN et à LFI de s’exonérer à bon compte de leur antisémitisme ?
Lorsque les autorités politiques sont incapables de répondre aux problèmes du présent, elles compensent leur impuissance en s’érigeant en justicier du passé. Tel est le cas en l’espèce. Des maux sans nombre assaillent la société française, et c’est le moment que choisissent des parlementaires pour prendre, à peu de frais, la pose du dreyfusard courageux. Après sa réhabilitation par la Cour de cassation en 1906, le capitaine Dreyfus a été promu commandant. Or, depuis un siècle, la mémoire collective persiste à l’appeler "le capitaine Dreyfus". Il est douteux qu’une loi change quoi que ce soit à cet égard. Par ce type de diversion, le Parlement manifeste surtout sa paralysie face aux urgences de l’heure.
Se préparant à la panthéonisation de leur aïeul, le résistant et historien Marc Bloch ainsi que ses descendants ont écrit à la présidence de la République vouloir que "l’extrême droite dans toutes ses formes soit exclue de la cérémonie". Ont-ils raison ?
La loi française reconnaît aux descendants d’une personnalité un droit moral à défendre son nom et son œuvre. C’est naturel. Pour autant, ce droit moral a lui-même des limites qui me semblent ici clairement outrepassées. Un historien et résistant mort pour la France voilà quatre-vingts ans n’est la propriété privée de personne. Certes, un soupçon d’instrumentalisation par le pouvoir politique plane sur chaque transfert au Panthéon. Mais c’est le cas depuis que le premier des "grands hommes", Mirabeau, a été conduit au Panthéon en 1791 avant d’en être sorti trois ans plus tard parce que le jugement porté sur lui avait changé.
Comment s’assurer qu’on ne déforme pas la pensée et l’action de Marc Bloch ? Il faut, tout simplement, le lire. Or son livre le plus célèbre, L’Etrange Défaite, écrit entre juillet et septembre 1940 tout de suite après la débâcle et l’armistice, est souvent cité mais rarement lu. L’ouvrage se compose de trois parties : Présentation du témoin ; La déposition d’un vaincu ; Examen de conscience d’un Français. Marc Bloch incrimine le haut commandement et les hommes politiques des années 1930, mais ne les oppose pas à une société française qui serait exempte de tout reproche. Le laisser-aller et la facilité qui caractérisent pour lui l’entre-deux-guerres répondaient, dans une certaine mesure, à une demande du corps social, juge l’historien. Il ne se propose pas d’absoudre les responsabilités individuelles qu’il vient d’établir, mais de les éclairer en remontant "jusqu’aux ramifications causales les plus lointaines". Le penseur examine toutes les corporations du pays. Aucune n’est ménagée, y compris la sienne. Plusieurs de ses appréciations sont discutables, mais son désir de vérité et d’équité confère à l’ouvrage sa puissance, servi en outre par une langue claire et élégante. On le voit, Marc Bloch mérite mieux que des polémiques pénibles.
Voyages dans l’histoire de France – 15 grands récits de Louis XIV à nos jours, de Guillaume Perrault, Tempus, 352 p., 10 €.
