Et si on faisait un référendum sur le scrutin présidentiel ? Par Emmanuel Rivière
Ce printemps 2025, la moitié des Français se déclarent satisfaits du fonctionnement de la démocratie dans leur pays, selon l’enquête Eurobaromètre réalisée tous les 6 mois dans les 27 pays de l’Union européenne. Cette proportion s’améliore de 11 points par rapport à l’automne dernier, marqué par le climat calamiteux résultant de la dissolution. Cependant malgré ce rebond, la France ne se situe qu’au 22e rang sur 27 dans l’appréciation du fonctionnement de la démocratie nationale, loin derrière l’Allemagne (63 % de satisfaits) et plus loin encore des pays scandinaves (où cette proportion dépasse 80 %). Ce rang médiocre, c’est la place habituelle de la France depuis de longues années, il serait faux de l’imputer à des causes immédiates.
Il faut changer quelque chose, les Français le réclament
Il traduit une frustration démocratique qui est au cœur de l’insatisfaction des Français à l’égard de la politique, et l’on joue tout autant à se faire peur qu’on esquive le problème en prétendant que les Français se détourneraient de la démocratie, grisés par la tentation autoritaire. Nos concitoyens sont profondément attachés aux principes démocratiques fondamentaux, ils estiment juste que notre système démocratique ne délivre pas ce qu’ils sont en droit d’en attendre. Dans la sphère politique, ce constat est largement connu et partagé, souvent même proféré, mais chacun ne s’en empare que pour pousser son propre agenda. Les partis au pouvoir pour fustiger leurs opposants, en dénonçant leurs outrances, leurs obstructions, leurs mauvaises foi, quand les opposants clament que, bien sûr, avec eux au pouvoir, la démocratie se porterait bien mieux. Si bien que rien ne change, malgré les alternances et les "ruptures" autoproclamées.
Or il faut changer quelque chose, les Français le réclament à grands cris. Cette demande invite à mettre en discussion un changement qui est au cœur du fonctionnement de notre démocratie, celui des modes de scrutins. Le débat s’est ouvert avec plus ou moins de bonheur sur l’introduction de la proportionnelle pour les élections législatives, mais pourquoi ne pas l’étendre au scrutin présidentiel, clef de voûte de notre système ? Rappelons-nous ce qu’est le parcours standard de millions d’électrices ou d’électeurs Français lors d’un printemps présidentiel : au premier tour, ils doivent se demander quel est le candidat parmi ceux dont ils se sentent proches qui a des chances d’accéder au second, et souvent sacrifier leur préférence au nom du vote utile. Vient le second tour, où dans un monde politique tripolaire, un tiers des électeurs se voit invité à arbitrer entre deux finalistes qui ne leur conviennent pas, en se demandant si le danger de l’un est si grand qu’il faille se forcer à soutenir l’autre. Viennent ensuite les législatives, où la question qui se pose est de savoir s’il vaut la peine de voter encore. Un bon quart des électeurs répondent par la négative quand les législatives succèdent à la présidentielle. A ce stade l’effet structurant du mode de scrutin s’applique davantage aux partis politiques, contraints aux alliances face au mur de la qualification au second tour, puis confrontés au dilemme des désistements.
Cependant les électeurs n’échappent pas aux nœuds dans la tête sur les questions de vote utile, d’alliances acceptables, de devoir républicain. Tout cela façonne notre vie politique, ses stratégies, ses mœurs, ses postures, ses promesses et ses trahisons, et la vision qu’en ont les Français. Changer les modes de scrutins, c’est à coup sûr changer tout cela, et pourquoi pas pour aller vers le meilleur ? A elle seule la modification du calendrier peut changer beaucoup de choses, comme les leçons du passage au quinquennat l’ont montré. Faire coïncider le tour unique d’un scrutin législatif à la proportionnelle avec l’un des tours de la présidentielle, augmenterait non seulement la participation, mais en libérant les législatives du statut d’élection de confirmation, donc au rabais. Cette option changerait très certainement les relations entre l’exécutif et le Parlement.
Ouvrons le débat sur la réforme d’un mode de scrutin
Le débat doit pouvoir s’étendre au scrutin présidentiel. Il existe de nombreuses manières de désigner une seule personne à une fonction unique, et le scrutin uninominal à deux tours n’en est qu’une modalité. D’autres permettent de s’exprimer sur plusieurs candidats et les expérimentations menées par la chercheuse Antoinette Baujard [1] montrent que les électeurs apprécient ces solutions qui évitent d’avoir le sentiment de perdre son vote, ou de renoncer à ses préférences. Beaucoup d’options sont actuellement étudiées en France ou à l’étranger, et certaines déjà appliquées. Le vote transférable ou vote préférentiel permet d’exprimer une préférence tout en sachant que son second choix sera pris en compte, si son candidat favori est trop mal placé. Il est en vigueur pour l’élection présidentielle en Irlande, où 79 % des électeurs se déclarent satisfaits de la démocratie. Le vote par note, le vote par approbation et le jugement majoritaire permettent de s’exprimer avec nuance sur chaque candidat, pour sélectionner celui dont l’élection rendra le plus d’électeurs satisfaits.
Il ne s’agit pas ici de promouvoir une de ces options, mais de suggérer d’ouvrir le débat sur la réforme d’un mode de scrutin dont ni la dramaturgie ni le mécanisme de choix ne donne satisfaction aux électeurs. Changer les règles de la présidentielle, dont la perspective obsédante détermine tant de choix et de stratégies, c’est changer la politique, sans nécessairement changer de République. Cela suppose de modifier l’article 7 de la Constitution, mais puisque la tentation d’un référendum agite le milieu politique, pourquoi pas un référendum sur la présidentielle ?
[1] Baujard, A. Igersheim, H. et Lebon, I. Élection présidentielle 2022 : autres modes de scrutin, autres résultats ? Revue d’économie politique,. 135 (2), 271-298. (2025)
*Emmanuel Rivière est politique et enseignant à l’Institut de sciences politiques
