Livres : trois drôles d’énigmes à découvrir en librairie
La douceur angevine a du bon, mais aussi une contrepartie : un certain ennui. En 1995, un hurluberlu crée un peu d’agitation dans le village de Belprat. Lucien Brignol, exploitant agricole convaincu que la Terre est plate, bricole une fusée spatiale pour s’envoler dans les airs et prouver qu’il a raison. Son engin décolle. Va-t-il se crasher ? Journaliste à la feuille de chou locale, Le Matin de Belprat, Alfred Langevin rapporte les faits – qui font le tour du monde.
Ce ne sera pas son seul scoop. D’étranges phénomènes se produisent dans les parages. Des poissons se mettent par exemple à voler au-dessus de la rivière – renseignements pris, de l’hydrogène avait été déversé dans ladite rivière. A chaque fois, Langevin est le premier sur le coup, pour la plus grande joie de sa direction. "Il faut bien admettre que ces mauvaises nouvelles firent de bonnes pages", note Nicolas Carreau, l’espiègle auteur de L’Affaire Alfred Langevin. Dans son roman aux récits enchâssés, il met en scène Adémar Flanne, directeur de la rédaction du Matin de Belprat, qui revient sur les activités de son collaborateur Langevin. Ce dernier manipulait-il les faits divers pour obtenir des papiers croustillants ? Ses aventures sont teintées de réalisme magique à la française. On sent Carreau plus sensible aux univers de Marcel Aymé et de Boris Vian qu’à ceux de Marguerite Duras ou d’Annie Ernaux. Il s’en passe de belles, dans la région de Cholet.
Un paranoïaque
Laurent Graff manie également l’humour, mais dans une veine plus noire. Il nous emmène en Creuse, près de La Souterraine. Le narrateur de Belle journée pour mourir, Jacques Ferré, soldat a la retraite, est persuadé qu’il peut se faire tuer à tout moment. Où se cache le tireur embusqué qui mettra fin à ses jours ? Ce paranoïaque de Jacques vit avec cette idée macabre et raconte son morne quotidien avec un ton tour à tour grinçant et absurde qui rappelle à la fois Thomas Bernhard et Bertrand Blier. L’auteur nous a adressé cette dédicace impeccable : "Ne vous sentez pas visé."
Graff n’est pas graphomane, et on l’en remercie : tout son livre est écrit avec ce laconisme de moraliste, une précision digne d’un sniper. En attendant la Faucheuse, Jacques a décidé d’être incinéré : "Tout basique, le cercueil, l’urne, j’ai tout réservé au premier prix. J’attends maintenant que le four me déclare sa flamme." Un jour, le drame annoncé a lieu : Jacques meurt d’une balle dans la tête. Dans la deuxième partie du roman, une enquête a lieu, qui nous fait relire de manière complètement différente la première moitié. On ne peut que s’incliner devant la virtuosité de Laurent Graff, qui parvient à nous tenir en haleine jusqu’à la dernière page.
Mafia et loi du Kanun
Pour prendre un vol direct de La Souterraine à Tirana, il faut enchaîner avec Le Revenant d’Albanie de Jean-Christophe Rufin, sixième tome des histoires de son personnage récurrent, Aurel le consul (série qui cartonne, certains volumes s’étant vendus à plus de 100 000 exemplaires en grand format). Le roman s’ouvre par une scène truculente au restaurant du Sénat et on sent que Rufin s’amuse, comme quand il adresse un clin d’œil à son grand copain Sylvain Tesson (page 111).
Mais ce livre est moins léger qu’il n’y paraît de prime abord. A Chamonix, un certain Marc Lumière se fait assassiner (décidément). Aurel, qui vient de prendre son nouveau poste en Albanie, apprend que ce Marc Lumière s’appelle en vérité Marsel Rustemi et a été déclaré mort en 1997 au pays d’Ismaïl Kadaré, alors que la guerre civile y faisait rage. Voilà qu’Aurel se prend pour James Bond et parcourt l’Albanie profonde pour résoudre cette énigme. Il croise ainsi un père franciscain qui a quelques tuyaux, flirte avec de dangereux réseaux mafieux kosovars, réfléchit à la loi du Kanun, le code d’honneur ancestral albanais selon lequel la vendetta reste d’actualité. De fil en aiguille, il rencontrera Alma, la fille de Marsel/Marc. C’est grâce à ce très beau personnage que le roman prend toute son épaisseur. L’Affaire Alfred Langevin, Belle journée pour mourir et Le Revenant d’Albanie renouvellent élégamment la littérature de divertissement : trois romans à lire pour se détendre avant que la mort ne donne le coup de sifflet final.
L’Affaire Alfred Langevin, par Nicolas Carreau. JC Lattès, 210 p., 20 €.
Belle journée pour mourir, par Laurent Graff. Le Dilettante, 108 p., 14 €.
Le Revenant d’Albanie, par Jean-Christophe Rufin. Calmann-Lévy, 219 p., 20,50 €.
