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Июнь
2025

Edouard Philippe - Michel Barnier : des ex-Premiers ministres en quête de hauteur

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Il existe peut-être un métier pire que Premier ministre. Ancien Premier ministre. Avoir vu, avoir compris. Edouard Philippe et Michel Barnier sont passés par Matignon avec le même président, au second il a été montré la porte de sortie beaucoup plus vite qu’au premier (et pas par les mêmes personnes, le président ou les députés), mais qu’importe : chacun de leurs livres publiés mercredi 4 juin est nourri par cette expérience, ce choc.

"On ne va pas se raconter des craquounettes" : la formule estampillée 100 % Edouard Philippe ne pouvant servir de titre (elle ne figure pas même dans l'essai), il a opté pour un plus classique Prix de nos mensonges (JC Lattès). Le diagnostic est imparable. "La France fait des phrases", disait le Havrais sur France Inter mercredi. "Nous glosons", écrit-il, "nous jouons sur les mots et jonglons avec les concepts". Or il est fini le temps où Philippe Séguin pouvait définir la politique comme l’art de "parler". Bienvenue dans le monde des vérités parallèles, celui où, comme le Normand l’écrit à juste titre, "le vice de l’éditorialisation a pris le pas sur le culte des faits". Tout le monde ment, ou tord le réel, mais le débat public ne vient pas de nulle part, il est ce qu’en font les acteurs politiques, les commentateurs, les Français. L’action n’est guère plus réjouissante : "On idéalise la concertation et la co-construction, on fait précéder chaque décision d’une procédure si possible complexe et longue, on fait mine de penser que l’unanimité est affaire de bonne foi, et on rend la puissance publique impuissante."

La première lame soulève le poil, la deuxième le coupe. "Toute l’Europe fait le choix de travailler plus longtemps pour financer les retraites mais non, nous Français, armés de cette admirable fierté parfois teintée d’arrogance, nous prenons l’autoroute en contresens, en klaxonnant qui plus est, et en maudissant nos voisins qui ne comprennent pas qu’ils se sont trompés de voie." Edouard Philippe est le Dom Juan que décrit Sganarelle, il "ne croit qu’en deux et deux sont quatre et quatre et quatre sont huit". Mais il y a belle lurette que Dom Juan n’a pas gagné une élection présidentielle dans ce pays où "nous voilà en tout cas incapables de terminer une autoroute".

On sait ce qu’Edouard Philippe ne veut pas

De la raison à l’imagination, ou comment rester carré dans une France qui ne tourne plus rond. Il aurait pu appeler Hannah Arendt à la rescousse : "La négation délibérée de la réalité – la capacité de mentir – et la possibilité de modifier les faits – celle d’agir – sont intimement liées, elles procèdent l’une et l’autre de la même source : l’imagination."

Pour le moment, à part le référendum et les ordonnances qu'il préconise, on sait ce qu’Edouard Philippe ne veut pas. Les quatre avancées, ou présentées comme telles, des dernières décennies sont à jeter à la poubelle : l’horizontalité qui paralyse tout chef, la transparence, la judiciarisation de l’action publique, l’interdiction de cumuler mandats local et national – et dire que ce faisant, on a voulu caresser l’opinion dans le sens du poil.

Le coup du changement et de la rupture a déjà été tenté plus souvent qu’à son tour, à chaque fois ou presque. Il a permis la victoire parfois, n’a jamais assuré la réussite dans l’exercice du pouvoir ensuite. Il lui faudra chercher autre chose. Au Havre on sait ce que signifie la politique de la table rase. En deux jours de 1944, la ville fut détruite, rappelle son maire, et les architectes n’eurent pas d’autre choix que de tout inventer.

Michel Barnier n'est pas sectaire

Car le pamphlétaire se trouve confronté à une question qu’il pose lui-même : "pourquoi diable vouloir devenir président ?" Edouard Philippe l’écrivain de 2025 a un sérieux avertissement à adresser à Edouard Philippe le candidat de 2027 : "Notre capacité exceptionnelle à établir un diagnostic, à l’annoncer sur tous les tons, à tirer les sonnettes d’alarme, n’a d’égale que notre capacité, tout aussi exceptionnelle, à n’en tirer aucune conséquence."

"C’est en énonçant ces vérités, si graves soient-elles, que l’on arrivera peut-être à recréer du lien, de la confiance, entre les dirigeants politiques et les citoyens" : ce pourrait être du Edouard Philippe, c’est du Michel Barnier (Ce que j’ai appris de vous, Calmann-Lévy). "Le pire est déjà de décourager par trop de contrôles, trop de bureaucratie, trop de contraintes ceux qui, dans nos régions, investissent, prennent des risques, créent des activités et des emplois" : ce pourrait être du Philippe, ce pourrait être du Barnier, or ce n’est ni l’un ni l’autre. Ou plutôt c’est du Barnier de 1981. Il y a plus de quarante ans, à la tribune de l’Assemblée nationale, on prononçait ces mots qu’on pourrait répéter à l’identique aujourd’hui. La politique est-elle à ce point vaine ?

Michel Barnier a une qualité qui fait du bien par les temps qui courent : il n’est pas sectaire. Et c’est pourquoi les rencontres qu’il raconte, ces grands et ces petits croisés tout au long de sa vie, intéressent. Dans une question qu’il a posée à Emmanuel Macron en 2020 – lorsque celui-ci cherchait à se débarrasser d’un certain Edouard Philippe – se trouve la clé de ce qui passera dans les mois à venir : "Pourquoi n’as-tu pas décidé d’avoir deux pieds dans ta majorité ? Ton Premier ministre actuel vient de la droite. Tu aurais dû le missionner pour créer un pôle de centre droit." La projection du Savoyard pour 2027, "soit la victoire du Rassemblement national, soit la constitution d’une coalition de la droite et des centres", répond à la même logique.

Gare au sol qui se dérobe sous vos pieds. Août 2004. Michel Barnier est ministre des Affaires étrangères, il se promène sur le col des Aravis quand il se présente à des agriculteurs. "Barnier ? Barnier ? Vous êtes le frère du docteur ?" Il faut éviter les chutes en montagne. "Je compris alors que le médecin était bien plus important aux yeux des citoyens que le ministre des Affaires étrangères…" La politique, un fichu métier.