Démocratie : ce que les entreprises font mieux que l’Etat, par Pascal Demurger
Faut-il le déplorer ou s’en réjouir ? 55 % des Français considèrent qu’il y a plus de démocratie dans leur entreprise que dans la société (étude L’Observatoire des marques dans la cité, Havas, mai 2025). Une progression fulgurante de 18 points en seulement trois ans. Que s’est-il passé pour qu’une entité sans droit de vote, sans souveraineté populaire, sans pluralisme politique soit désormais considérée comme plus démocratique que la République elle-même ? Certainement un déplacement du concept même de démocratie, qui ne s’entend plus seulement comme un ensemble de règles et de droits théoriques, mais comme une culture, une façon de faire société qui peut authentiquement s’exprimer dans l’entreprise.
L’entreprise garantit d’abord une forme d’unité. Portée par une mission souvent formalisée en raison d’être, partageant une culture commune et par ailleurs, extraite des débats de société les plus clivants, l’entreprise favorise le sentiment d’appartenir à la fois à une même communauté de valeurs et à un sanctuaire politique. Dans un monde décrit comme archipélisé et clivé, et donc incapable de dégager des majorités démocratiques stables et fédératrices, l’entreprise peut être perçue par contraste, comme un lieu générateur de commun et d’apaisement.
Apaisement ne veut pas dire inaction, et l’entreprise peut aussi être l’organe par lequel une majorité de Françaises et de Français va avoir le sentiment d’exercer une influence sur le réel. Là où les régimes démocratiques se confrontent à une crise prolongée des résultats, laissant un arrière-goût d’impuissance, l’entreprise - lorsqu’elle sait se garder des bullshit jobs - donne à ses salariés la possibilité d’avoir un impact concret et quotidien sur le monde.
L’entreprise est enfin, et c’est peut-être ce qui est le plus décisif, un lieu qui joue cartes sur table en matière de partage du pouvoir. Là où la démocratie promet le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple, au risque de décevoir en pratique, l’entreprise ne promet que peu, mais s’en tient en général à ses engagements. Ce faisant, elle n’infantilise pas et répond aux attentes d’une société en demande de relations d’adultes à adultes avec le pouvoir. Même si l’entreprise est une structure verticale, où la décision finale est la plupart du temps très concentrée, elle est aussi un lieu de dialogue social et d’échanges constants avec les salariés. Les négociations syndicales, les consultations internes, et même les séminaires, servent en permanence à prendre le pouls et à ajuster les décisions. A la fois par souci de cohésion, mais aussi d’innovation. Une entreprise qui n’écouterait pas ses membres courrait d’ailleurs à sa perte faute de compréhension des enjeux et de capacité à faire émerger des idées nouvelles.
Un partage clair, transparent et sincère du pouvoir
En cela, quand bien même le pouvoir y est théoriquement moins partagé qu’en République, où chaque individu vaut une voix et peut devenir président ou député, l’entreprise apparaît comme un lieu d’écoute, et donc de considération. Ce n’est pas parce que le pouvoir y est statutairement moins partagé, que les individualités, les avis des uns et des autres sont déconsidérés. Voilà peut-être l’explication de notre paradoxe initial : c’est par sa capacité à intégrer la contribution de chacun sans sur-promesse que l’entreprise apparaît comme plus démocratique que la société elle-même.
On ne peut pas souhaiter que ce déséquilibre subsiste. Notre pays a besoin d’une démocratie qui suscite une pleine adhésion. La priorité serait peut-être de veiller à un partage non pas intégral, mais clair, transparent et sincère du pouvoir, où les contributions citoyennes seraient effectivement prises en compte. Où le contrat initial serait respecté. Du référendum négatif sur l’Europe de 2005 contourné par la suite, aux plus récents cahiers de doléances restés lettres mortes, nous n’en prenons pas véritablement le chemin. Ces consultations inachevées ont contribué à aggraver le désamour démocratique. Espérons à ce titre que les diverses promesses de référendums récemment formulées par l’exécutif ne l’ont pas été à la légère. Le retour de bâton n’en serait que plus violent.
* Pascal Demurger est directeur général du groupe Maif et coprésident du Mouvement Impact France.
