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Май
2025

Kamel Daoud : quand des médias français souscrivent au narratif diffamatoire algérien, par Abnousse Shalmani

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Enfant, à Téhéran, après la Révolution, la sonnerie du téléphone était devenue la première source de drame. Le téléphone sonnait, immobilité des parents, hésitations, une main qui se voulait ferme attrapait le combiné, un "allo" qui n’était plus qu’un souffle et les nouvelles. Une telle a été arrêtée, un tel autre est parvenu à sortir du territoire de la Mollahrchie, un autre se cache en province en attendant du mieux, un départ, un refuge, un lendemain. La majorité des amis de mes parents étaient des caricaturistes, des écrivains, de poètes, des journalistes. Chaque jour, un lot d’amis disparaissait. Je voulais déjà écrire enfant. Parce que j’aimais raconter des histoires et qu’étant très proche de mon père, je voulais qu’il m’aime : je ne l’ai jamais vu autrement qu’accompagné d’une pile de livres, l’image de lui la plus juste est celle d’un homme qui lit. Écrire, c’était être lue par mon père, capter son attention comme le faisaient tous ses livres qui ne le quittaient jamais.

Après la Révolution, écrire a encore pris une autre dimension, celle de récupérer les mots étouffés des autres, de tous ces hommes et femmes qui avaient peuplé mon enfance de rires, de danses, de dessins, de poésies écrites pour moi et que je n’ai plus jamais revus, dont je n’ai plus jamais lu les mots. Je devais prendre ces mots à charge pour faire revivre une enfance qui s’éclipsait sous les voiles noirs de l’islamisme. L’écriture est devenue alors synonyme de liberté. Être toujours du côté des écrivains, un sacerdoce.

Près de quarante après, me réveiller un matin, à Paris, et entendre à la radio, ce petit matin ensoleillé de mai, qu’Alger a émis deux mandats d’arrêt international contre Kamel Daoud. L’écrivain Kamel Daoud. Ne pas comprendre d’abord, hésiter, regarder le téléphone, me rappeler cette enfance où les écrivains étaient pourchassés. Les tyrans ont le bras long et l’animosité féroce, poursuivent les crimes d’imagination et viennent vous débusquer jusque dans votre refuge. Ils n’ont d’égards ni pour les mots ni pour la fantaisie, encore moins pour l’humour et il n’est pas suffisant de quitter le pays natal et les siens, pas suffisant de souffrir un exil, les tentacules de la tyrannie vous rattrapent toujours.

Kamel Daoud est livré en pâture par des journalistes français

Kamel Daoud, écrivain français. Goncourt 2024. Houris. Un chef-d’œuvre. La langue, la narration, l’unique monument aux morts de la guerre civile algérienne. Qu’Alger, la militaire islamisée, grand gâchis de la décolonisation, censeur en chef de la vérité historique, veuille la peau de l’écrivain qui aimait trop son pays natal pour se taire, d’accord. La seule chose qui tient le régime pourrissant algérien debout c’est son ressentiment historique et son impuissance politique, le sacrifice de ses richesses et de sa population par passion corruptrice. D’accord. Daoud a transgressé la loi, dévoilé l’Algérie et ses maux, refusé le silence, fait œuvre de fiction. Il a fait roman la tragédie nationale et commis un péché : écrire sur la guerre du dedans, sans aucune complaisance envers les méfaits du FLN qui tiennent la mémoire en laisse. D’accord.

Mais par quel tortueux chemin cognitif, se nourrissant à quelle source de haine, des médias français ont-ils repris et souscrit au narratif diffamatoire algérien ? Comment le quotidien-du soir-de-référence a-t-il pu s’aligner sur la malveillance algérienne pour attaquer un écrivain ? Serait-ce, comme le suppose Kamel Daoud lui-même, qu’il n’est pas assez arabe ? Serait-ce parce qu’il refuse de rentrer dans la case du bon Arabe qui se plaint du pays d’accueil et ne jure que par les blessures de la colonisation ? Serait-ce parce que, depuis une quarantaine d’années, la majorité des intellectuels français ont choisi une image faussée du parfait Arabe, un cliché bien pratique qui autorise à casser de la France, à rejeter l’universalisme au nom des crimes (réels) du colonialisme, à pardonner aux sanguinaires islamistes au nom des indispensables damnés de la terre ?

Kamel Daoud est livré en pâture par des journalistes français qui, par un délire de pureté politique, de genoux à terre idéologique, préféreront toujours les autocrates ex-colonisés au libéralisme occidental. Et qui s’arrangent de mensonges pour cacher leur plaisir de se repaître de l’infortune d’un métèque non conformiste.

Abnousse Shalmani, engagée contre l’obsession identitaire, est écrivain et journaliste