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Май
2025

"White Lotus", "Severance"... Quand le feuilleton hebdomadaire renaît de ses cendres

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Des synthétiseurs stridents et des percussions qui s’agitent. Un fond noir, sur lequel défilent trois disques cerclés de lumière, où apparaissent des noms familiers : La Sentinelle, Charmed, Buffy contre les vampires. Ce générique culte - celui de La Trilogie du samedi, sur M6 - a été pour toute une génération un rendez-vous sacré. Dans les années 1990, les séries arrivaient à raison d’un épisode par semaine - voire deux, grand luxe ! Ringardisé par l’arrivée de Netflix, ce modèle semble aujourd’hui retrouver grâce aux yeux des diffuseurs.

Avec la sortie de House of Cards sur la plateforme en 2013, l’industrie télévisuelle a dû s’adapter au binge-watching ("visionnage boulimique"). Exit, les traditionnels vingt épisodes destinés à combler la case horaire d’une chaîne pendant un an. Ecriture resserrée, intrigues ramassées : le temps n’est plus aux fillers, ces "épisodes de remplissage" qui servent à étirer la narration. A de rares exceptions près, les séries phare ont été rabotées pour être dévorées en un week-end. Multiplier les productions a ainsi permis aux plateformes de maintenir leurs abonnés sous perfusion - jusqu’à l’indigestion. Trop de séries, trop vite, trop oubliables.

Fragmentation

Depuis le Covid-19, difficile de trouver une série qui nourrit les discussions à la machine à café, un feuilleton qui comble astucieusement les silences au restaurant d’entreprise. Le binge-watching a failli tuer un langage commun, autrefois si vivant que les Américains lui avaient trouvé un nom : la watercooler TV, littéralement "la télé dont on parle à côté de la fontaine à eau". L’année de l’arrivée de House of Cards, un article du New York Times rassemblant certains des scénaristes les plus en vue du moment - Shonda Rhimes (Scandal, Grey’s Anatomy) ou Scott Buck (Dexter) - situait déjà l’industrie dans son ère "post-watercooler". Un monde si fragmenté par l’abondance de contenus qu’il devient presque impossible aux téléspectateurs de s’accorder. Et quand bien même une série parviendrait à émerger, comment échanger quand chacun progresse dans le visionnage à son propre rythme ?

L’impact d’un feuilleton se mesure aussi à sa capacité à occuper l’espace public. Pensez à Lost, ce gigantesque jeu de puzzle qui a prospéré en même temps que les premiers forums sur Internet. Ou à la multitude de théories que Game of Thrones a générée, dépassant jusqu’à ses propres créateurs. Chaque showrunner rêve de toucher du doigt cette alchimie secrète. Ce qui fait qu’une œuvre, au-delà de son audience ou de son nombre de saisons, s’inscrit durablement dans l’inconscient collectif. Or, le récent succès de séries comme The White Lotus (HBO/Max), Severance (Apple TV +) ou Andor (Disney +) permet à Los Angeles de retrouver un secret plus vieux qu’elle. A savoir : la diffusion hebdomadaire est idéale pour provoquer la discussion. Le délai entre chaque épisode permet de susciter l’anticipation, de laisser prospérer les théories sur les personnages et leurs intrigues. De créer un rendez-vous, un rituel. En un mot, on redécouvre la raison d’être du feuilleton, pratique aussi vieille que la publication dans Le Siècle, en 1844, des Trois Mousquetaires d’Alexandre Dumas. Hollywood est en train de faire sa révolution copernicienne à l’envers. En France, cela pourrait-il nous rendre La Trilogie du samedi ?