ru24.pro
World News
Май
2025

Interdiction de l’AfD : un débat aussi grotesque que préoccupant, par Rainer Zitelmann

0

Ces derniers mois, Elon Musk et le ministre américain des Affaires étrangères Marco Rubio ont à plusieurs reprises exprimé leurs inquiétudes quant aux menaces pesant sur la liberté en Allemagne. Leur dernière critique en date concerne la décision du service allemand de renseignement intérieur (le Verfassungsschutz) de classer l’AfD (Alternative für Deutschland) comme "groupe d’extrême droite".

L’interdiction au coeur du débat

Marco Wanderwitz, du parti libéral-conservateur CDU [NDLR : l’Union chrétienne-démocrate, dirigée par Friedrich Merz, fraîchement élu chancelier], estime quant à lui que le rapport établi par les services de renseignement pose des prémices solides à une éventuelle interdiction de l’AfD : "le reclassement effectué aujourd’hui par l’Office fédéral de protection de la Constitution, étayé par un rapport de plus de mille pages de preuves, constitue un pas supplémentaire dans cette direction", a-t-il déclaré. Selon lui, "tant que l’AfD conservera son niveau actuel d’influence - tant dans la vraie vie que dans la sphère numérique – et qu’il continuera à délivrer à ses partisans des discours de haine, d’agitation et d’idées extrémistes, les partis démocratiques auront bien du mal à reconquérir la majorité de ses électeurs, même ceux qui ne partagent pas une vision du monde aussi radicale". Sa conclusion est claire : l’AfD doit être "éliminée, pour ainsi dire, si nous voulons réussir".

Le débat public en Allemagne n’est pas seulement grotesque, il est aussi préoccupant. Sur X, Georg Restle, présentateur de l’une des principales émissions politiques de la télévision publique allemande ("Monitor"), a ainsi déclaré que "les ennemis de la Constitution ne doivent pas se voir offrir de tribune, ni dans les talk-shows, ni dans le Tagesschau". Le Tagesschau, l’un des journaux télévisés les plus regardés du pays, a d’ores et déjà annoncé qu’il se référerait dorénavant à l’AfD, dans ses reportages, comme étant un "groupe d’extrême droite". Restle, pour qui ces mesures ne suffisent pas, réclame maintenant qu’on interdise aux personnalités politiques de l’AfD de s’exprimer à la télévision, à l’heure où tous les sondages classent l’AfD comme le premier ou le second parti d’Allemagne.

Un rapport accablant… que personne n’a lu

Comble de l’absurdité, la classification du rapport fait que presque personne n’a lu les 1 100 pages, ni l’AfD, ni les autres partis, ni les journalistes. Seul l’hebdomadaire de gauche Der Spiegel affirme y avoir eu accès. Un des arguments de ceux qui s’opposent à la publication du rapport est que cela pourrait compromettre l’identité des informateurs au sein de l’AfD, ou encore que le parti aura de toute façon bientôt accès au rapport – bien que certaines parties seront expurgées – s’il engage, comme c’est prévu, une action en justice contre cette décision de classification. En tout état de cause, on peut raisonnablement supposer que la majeure partie du rapport repose sur des sources accessibles au public, et que seule une infime partie s’appuie sur des témoignages d’informateurs infiltrés. Là encore, ce ne sont que des suppositions, puisque presque l’intégralité des personnes impliquées dans le débat ne connaît pas réellement le contenu du rapport.

Dans une enquête publiée par le quotidien Die Welt, il est rapporté que le rapport cite des exemples censés illustrer le caractère extrémiste de l’AfD. Comme cette déclaration d’un membre du parti sur le réseau social X : "les politiques migratoires ratées et les abus du système d’asile ont conduit à l’importation de centaines de milliers de personnes issues de cultures profondément rétrogrades et misogynes". Un exemple parmi tant d’autres qui devrait nous rappeler l’importance d’examiner de manière critique les autres citations et références utilisées par les services de renseignements. Les journalistes qui acceptent aveuglément ces conclusions sans l’avoir lu eux-mêmes ne font pas leur travail. Ils deviennent les porte-parole du gouvernement et des services de renseignement.

Les libertés civiles en danger

En ce qui me concerne, j’essaye d’adopter une position critique vis-à-vis de l’AfD et de son évolution ces dix dernières années. Le parti a certes été fondé sur des principes conservateurs libertariens. Mais seuls trois des dix-huit membres fondateurs sont encore actifs aujourd’hui. Beaucoup ont quitté le navire en raison du glissement progressif du parti vers l’extrême droite. Des figures comme Björn Höcke, président influent de la section régionale de Thuringe et défenseur d’un anticapitalisme de droite, sont montées en puissance. Les économistes libéraux et conservateurs modérés, eux, ont quitté le parti par déception. Et que dire du fait que le président du parti, Tino Chrupalla, utilise dans ses discours des éléments de langage empruntés à Moscou…

Autant dire que je ne porte pas l’AfD dans mon cœur. Mais on n’a pas besoin d’aimer ce parti ou d’adhérer à ses idées pour interroger le traitement dont elle est l’objet aujourd’hui. Dans les dernières années, les libertés civiles ont été de plus en plus restreintes en Allemagne. Un exemple éclairant est celui du Deutschland-Kurier, un portrait d’actualités proche de l’AfD. Le média a diffusé une image retouchée de la ministre de l’intérieur, Nancy Faeser, dans laquelle celle-ci tenait une pancarte sur laquelle était marquée : "je déteste la liberté d’expression !". Il s’est avéré que cette image avait été manipulée. La photo originale, publiée par le ministère de l’Intérieur, avait été prise à une occasion bien différente et plus solennelle : la Journée de la mémoire de l’Holocauste. Dans l’image originale, la phrase "nous nous souvenons" était inscrite sur la pancarte. Un tribunal a condamné David Bendels, rédacteur en chef de Deutschland-Kurier, à une peine de prison avec sursis de sept mois pour avoir intentionnellement créé et diffusé une image falsifiée, propageant ainsi une "déclaration mensongère et dénigrante" à l’égard d’une personnalité publique. Dans une autre affaire, la police s’est rendue au domicile d’un homme à six heures du matin parce qu’il avait qualifié sur internet Robert Habeck, ministre de l’économie, "d’abruti".

Ce ne sont que deux exemples parmi tant d’autres qui illustrent les restrictions croissantes des libertés en Allemagne, et inquiètent – à juste titre – de nombreux citoyens allemands.

*Historien allemand, Rainer Zitelmann est notamment l’auteur d’Hitler’s National Socialism, The Power of Capitalism et du récent How Nations Escape Poverty.