Macron-Le Pen : l'histoire d'un face-à-face qui les arrange tous les deux
Quand François Mitterrand accepta, en 1992, de conclure une très longue émission sur TF1 consacrée au référendum sur Maastricht par un débat avec Philippe Séguin, le choix de l’interlocuteur fut tout sauf neutre. Car ils étaient trois, alors, à incarner le non : celui qui avait été ministre des Affaires sociales, donc, mais aussi l’ancien ministre de l’Intérieur, le sulfureux Charles Pasqua, et le fantasque Philippe de Villiers. Une quatrième personnalité, le PDG de Peugeot Jacques Calvet, fut envisagée pour le face-à-face. Le président privilégia le plus respectable de tous, celui qui avait mené le combat à l’Assemblée nationale – celui auquel on reprocherait ensuite d’avoir été très, trop déférent à l’égard d’un Mitterrand malade : à chaque fois, il lui avait donné du "Monsieur le président de la République".
C’est exactement la même chose, sauf que c’est exactement le contraire. Emmanuel Macron joue aujourd’hui avec l’idée de débattre avec Marine Le Pen, selon les informations rapportées dimanche par La Tribune, après avoir ordonné à son Premier ministre Gabriel Attal d’affronter à la télévision Jordan Bardella. Cruel résumé de la scène politique française : l’opposition, donc l’alternative, c’est Le Pen-Bardella et rien d’autre. Ce n’est pas que l’idée d’un cordon sanitaire a vécu, c’est qu’elle a carrément explosé en vol.
Depuis 2017, ce fil rouge prévaut en permanence. Il convient d’être juste : à l’époque, ce n’est pas Emmanuel Macron qui choisit son adversaire du second tour, celle qui lui permettra de triompher dans la peau du héraut de la République. Les deux partis de gouvernement, LR et le PS représentés par François Fillon et Benoit Hamon, ont présenté chacun un homme qui, pour des raisons très différentes, signera leur perte. La responsabilité des socialistes et de la droite, incapables par la suite de construire une doctrine et une stratégie grâce auxquelles ils auraient relevé la tête, est immense, il suffit de regarder leurs scores en 2022 (4,78 % pour Valérie Pécresse, 1,74 % pour Anne Hidalgo) pour s’en convaincre.
Le Pen, l'assurance-vie de Macron
Mais Emmanuel Macron aura tout fait, du premier jour jusqu'à maintenant, pour faire de l’extrême droite son principal adversaire, parce qu’il sait bien qu’elle est son assurance-vie. Et Marine Le Pen, trop contente d’être ainsi valorisée, aura été son plus fidèle allié dans la construction de ce mano à mano.
Souvenons-nous de leur premier tête-à-tête à l’Elysée, le 22 novembre 2017. Lui tout en séduction, il ne peut pas s’en empêcher : il lui dit avoir eu une pensée pour elle, le soir d'un débat télévisé où elle a été obligée de "rester debout trois heures avec des talons". Et il prend le soin de raccompagner jusqu'au perron de l'Elysée sa visiteuse du jour. Elle, toujours sensible aux attentions – chez les Le Pen, on sait ce que ça veut dire d’être banni des palais officiels. "Il a été charmant, cash dans son expression, intelligent", confiera-t-elle dans la foulée. Bientôt, elle trouvera "très beau" le discours prononcé, le 8 décembre 2017, par le chef de l'Etat pour la mort de Jean d'Ormesson - "Ça nous change de ceux de François Hollande."
Banalisation, normalisation, augmentation
Souvenons-nous de la dernière campagne des européennes, celle de 2019, un copier-coller de celle qui se déroule en ce moment. Macron qui effectue une visite surprise au comité politique de ce qui s’appelait encore La République en marche : "La question est simple : c'est stop ou encore. Ceux qui croient en l'Europe et ceux qui n'y croient pas". Macron qui, même à l’étranger, depuis Sibiu, en Roumanie, cible Le Pen : "Je mettrai toute mon énergie pour que le Rassemblement national ne soit pas en tête." Macron qui, à cinq jours du scrutin, accorde une interview à plusieurs quotidiens régionaux : "Nous nous sommes assoupis, comme si l’on n’avait pas réalisé qu’il y a cinq ans le parti qui avait remporté les élections européennes, c’était le Front national. Est-ce qu’ils ont réussi au niveau européen ? Ils ont voté contre tout ce qui est dans l’intérêt de la France. Leur projet affaiblit la France et divise l’Europe." Et cette phrase quasi-comique parce qu’elle est répétée à peu près à chaque scrutin : "Cette élection européenne […] est la plus importante depuis 1979 parce que l’Union est face à un risque existentiel."
L’élection présidentielle de 2022, suivie de l’arrivée en masse de députés membres du Rassemblement national, achève d’installer Marine Le Pen en cheffe de l’opposition. Banalisation, normalisation, augmentation. En 2017, Marine Le Pen obtient 21,30 % des suffrages ; en 2022, elle grimpe à 23,15 %. Des sondages récents la créditent, pour 2027, du score inouï de 36 %. Personne n’a réussi un tel résultat… depuis 1974. Un certain François Mitterrand, candidat de l’union de la gauche, avait alors dépassé les 43 % au premier tour, avant d’être battu au second.
