Pseudo-thérapies : "Comment j’ai perdu 15 ans de ma vie… et comment j’en suis sortie"
Comment se laisse-t-on happer par des croyances farfelues ? Comment arrive-t-on à en sortir ? Sophrologie, acupuncture, médecine chinoise, phytothérapie et même géobiologie... Virginie* a plongé dans les médecines alternatives. Elle a flirté avec l’anthroposophie et le New Age sans vraiment en avoir conscience et a fini par se passionner pour la phytothérapie jusqu’à entraîner sa famille loin de sa région d’origine, dans un projet de production de plantes médicinales.
Depuis, elle a compris qu’elle avait fait fausse route. Avec l’énergie des nouveaux (dé)convertis, elle s’implique désormais auprès des collectifs de lutte contre les dérives thérapeutiques et sectaires. Mais son histoire le confirme : l’engouement pour les pratiques de soins non conventionnelles, loin d’être anodin, peut entraîner certains de leurs adeptes très loin, bien trop loin. Elle montre aussi à quelles conditions il est possible de s’en extraire. Témoignage.
Les prémisses : un contexte personnel et professionnel favorable aux pseudosciences
J’ai été poussée vers les pseudosciences par des personnes qui représentaient pour moi une forme "d’autorité". J’ai toujours souffert de migraines et de douleurs liées à une endométriose, longtemps non diagnostiquée. Vers 25 ans, un médecin désemparé et débordé m’incite à consulter une sophrologue qui fait selon lui "un peu office de psychologue". J’aime parler avec elle et progressivement, elle m’incite à réfléchir sur le fait que mes problèmes sont "dans ma tête". Fort heureusement, je suis passée depuis de "malade imaginaire" à "cause nationale". Mais entre-temps le mal était fait : sans le savoir ce médecin a légitimé ma première exposition à une pratique de soins non conventionnels.
J’ai une formation d’ingénieure en biotechnologie et je travaille dans le domaine de l’environnement. Pour retrouver un drain sous un site pollué, je fais appel à un service géologique national où un ingénieur des mines, de trente ans mon aîné, me conseille très sérieusement de contacter un… sourcier. Cela fait sens puisque mon père – pourtant agnostique et rationnel – m’a raconté un jour que mon grand-père maçon "retrouvait les canalisations avec des baguettes métalliques". Encore une validation d’une pseudoscience.
Comme pour beaucoup de femmes, la grossesse et la période périnatale sont de nouveaux moments critiques. Dans une maternité pourtant reconnue pour la prise en charge des difficultés de conception liées à l’endométriose, j’ai droit à de l’acupuncture pour "faciliter la dilatation de mon col de l’utérus" et une séance pour me montrer "comment pratiquer la moxibustion autour de mes aréoles", technique de stimulation par chaleur des points d’acupuncture, "pour éviter les crevasses". On me conseille d’allaiter le plus longtemps possible eu égard à ma pathologie (pour éviter le retour des règles, ce qui a du sens). Et de retour à domicile le "nécessaire" ostéopathe m’impose un toucher rectal "pour tout remettre en place". A partir de là, effectivement, tout est en place pour la suite…
La plongée : la découverte de la parentalité dans une région où l’anthroposophie est reine
Je suis en congé parental et j’écoute France Inter toute la journée. Début 2004, juste avant notre déménagement pour des raisons de mobilité professionnelle de mon mari, je tombe sur une émission qui parle de génétique, de maison saine et du livre "La société cancérigène" qui me fait l’effet d’un électrochoc : mon grand-père vient de mourir d’un cancer hormonal, j’ai grandi dans une zone très industrielle, je travaille dans la protection de l’environnement… Je commence alors à tout mettre en œuvre pour faire "le mieux pour la santé de mon enfant" et "éviter le cancer". Totalement responsable de son alimentation puisque je suis en allaitement long, je ne peux pas prendre mon antimigraineux, je dois faire attention à ce que je mange, puis enceinte de mon deuxième enfant je suis entraînée dans une spirale de peur des perturbateurs endocriniens et vers une forme de "pureté alimentaire".
Dans ma nouvelle région, je me rapproche de groupes d’aide à la parentalité pour rencontrer d’autres mamans et d’autres enfants. Plusieurs d’entre eux sont inscrits dans des écoles Steiner (NDLR : qui suivent les préceptes de l’anthroposophie). On m’oriente vers des magasins d’alimentation biologique où on trouve, à côté des légumes, beaucoup de cartes de visite de praticiens en soins non conventionnels, des livres sur des maisons écologiques et des colliers d’ambre "pour les dents des bébés". Je me mets à jouer l’ingénieur écolo domestique, zéro déchet, portage en écharpe, alimentation locale, la totale.
Dès lors, je suis cernée par les pseudosciences. Je ne crois pas à l’homéopathie, mais la pédiatre que me recommandent mes nouveaux amis est homéopathe. Mon fils dort très mal, et un ami ingénieur me conseille de faire venir chez nous un géobiologue, en me disant que cela avait aidé ses parents à améliorer le sommeil de son frère. Je m’abonne à un panier de légume chez un agriculteur qui pratique la biodynamie (NDLR un mode de production agricole inspiré de l’anthroposophie).
Avec mes nouvelles copines de l’association d’aide à la parentalité, je participe à un atelier où on apprend gratuitement à bricoler et à faire de la couture au sein de l’école Steiner, sous réserve que nos productions soient vendues lors des fêtes de cette école. Je me mets à rêver d’inscrire notre petit garçon dans le jardin d’enfants si séduisant : du bois partout, l’odeur de la cire d’abeille, le personnel calme et dévoué. Heureusement, mon mari refuse, par attachement à l’école publique. Mais moi, à cette période-là, je culpabilise de "ne pas donner le meilleur à mon enfant"…
La conversion : une réorientation vers la production de plantes médicinales et une formation en phytothérapie
Je me découvre une passion pour la botanique, séduite par les discours de Jean-Marie Pelt que j’entends sur France Inter. Je m’inscris à une formation en herboristerie "validée au rectorat de Paris". Cela ne veut rien dire mais j’y vois la garantie d’un enseignement contrôlé par une instance officielle – en fait ce n’est pas le cas du tout ! Le contenu n’est pas ésotérique, mais on nous parle du lobby des pharmaciens, qui "depuis Pétain nous empêche d’exercer le métier d’herboriste, pourtant vieux comme le monde". On me dit aussi que comme "je suis douée", je devrais poursuivre et m’inscrire à une formation du département universitaire de médecines naturelles de l’université Paris 13, qui propose un diplôme universitaire en phytothérapie aromathérapie. J’y reviendrai.
Nouvelle mutation professionnelle de mon époux : il doit aller travailler à Paris. Hors de question de le suivre car je suis abonnée depuis 2005 au journal La décroissance qui vante chaque mois "les retours à la terre et à la simplicité volontaire". J’ai quitté mon poste d’ingénieur et suis désormais engagée dans un parcours "plein de sens" : une reconversion professionnelle en polyculture vivrière, production de plantes médicinales et accueil en stages en herboristerie. L’idée est d’acquérir de la terre et une ferme que nous allons rénover nous-mêmes, de façon hyperécologique bien entendu. Nous ciblons un secteur accessible en moins de 3 heures de train de Paris et je me réjouis d’y apprendre la présence d’une école Steiner : pour moi, c’est une "synchronicité" et l’assurance qu’il y aura "une vie culturelle et artistique" dans cette région en dépression démographique. Naturellement, pour rénover notre maison de façon "saine", nous faisons appel à des artisans et des autoentrepreneurs locaux… souvent liés d’une façon ou d’une autre à cette école.
Je me lance dans un brevet professionnel de responsable d’exploitation agricole (BPREA) et je me retrouve en stage chez un petit éleveur bio, qui pratique… la biodynamie. Je ne sais toujours pas en quoi cela consiste vraiment, mais Pierre Rabhi en parle sur les ondes de France Inter. Cela doit donc être bien. Dans un de nos cours, un intervenant vient nous parler de géobiologie pour savoir comment "installer au mieux ses serres". Pourquoi remettre en question cette méthode que les responsables pédagogiques d’un cursus officiel semblent valider ?
Dès la fin du BPREA, je démarre le "prestigieux" DU de conseil en phyto-aromathérapie pour "finaliser ma reconversion" et là, c’est un festival. Certains enseignants travaillent pour ou avec des laboratoires de compléments alimentaires, d’autres nous parlent, en marge de leurs interventions, de thérapies alternatives n’ayant parfois rien à voir avec les plantes, comme l’iridologie. On me détecte un "problème avec le père qui se voit sur mon œil droit". Ou le gauche je ne sais plus.
Les plantes "naturelles et millénaires, donc bonnes" sont une sorte de porte d’entrée sur un monde plus grand. Notre directrice, médecin gynécologue, est d’ailleurs active au conseil scientifique dans un institut pour la "Protection de la Santé Naturelle" aux côtés d’Henri Joyeux (NDLR : interdit d’exercer la médecine pendant deux ans à compter du 1er janvier 2024 pour ses propos sur la vaccination) et je m’abonne à une lettre d’information sur la santé naturelle liée à cette équipe.
Les cours portent essentiellement sur des utilisations de gélules de plantes et d’oméga 3, d’huiles essentielles, de pré et probiotiques mais aussi sur l’alimentation de préférence sans gluten/sans lait, "anti-inflammatoire" ou "hypotoxique". Avec mon endométriose, cela me parle et je remplace mes tisanes par ces coûteux produits "naturels". J’en donne malheureusement aussi certains aussi à ma famille, et c’est le point que je regrette le plus.
Jamais je ne me serais laissée prendre par ces discours si cette formation ne s’était pas déroulée dans un cadre universitaire, une faculté de médecine, gage de sérieux et de légitimité à mes yeux, avec des enseignants qui s’appuyaient sur des publications scientifiques. Ma formation d’origine ne m’a pas protégée car une publication en biologie moléculaire a une valeur mais on ne m’a jamais expliqué que quand il s’agissait d’essais cliniques pour évaluer du soin, il existait différents niveaux de preuve, des critères exigeants pour évaluer la qualité des études… Dans ces conditions, comment douter, et surtout, pourquoi ?
La sortie des croyances folles : une accumulation de "dissonances cognitives", jusqu’à la rupture
Prise entre la rénovation de ma maison, les formations, l’éducation des enfants, et mes consommations de compléments alimentaires, je commence à me rendre compte que mon projet agricole ne va rien donner, qu’il va être très difficile d’en vivre, si tant est que j’arrive à le mener à bien. Plusieurs drames personnels y mettent finalement un terme et comme je veux renouer avec une activité professionnelle, je me tourne vers une formation de diététicienne. Ce sera le début de ma déconversion.
Je mène en parallèle un diplôme universitaire (DU) de diététique et nutrition et un BTS diététique. Pendant le DU, les enseignants relativisent beaucoup les bienfaits de la nourriture hypotoxique, des compléments alimentaires et des plantes médicinales, en nous expliquant que tout cela ne repose pas, à de rares exceptions près, sur des preuves scientifiques solides.
Mon endométriose empire, malgré les compléments alimentaires, les huiles essentielles, l’alimentation ultra-saine, et même sans gluten depuis un an, et à partir de là, tout commence à se débobiner. C’est exactement ce que dit la sociologue Romy Sauvaire, spécialiste des croyances alternatives : les conflits de valeur s’ajoutent les uns ou autres, et on finit par tout lâcher.
Si je m’en suis sortie, c’est aussi que je n’ai jamais été spirituellement engagée et que j’ai toujours gardé un pied en dehors des pratiques New Age qu’on me vendait. Balancer une préparation dynamisée à la valériane sur un tas de fumier de deux mètres de haut, discuter de "la théorie des signatures", selon laquelle les plantes "nous indiqueraient par leur forme ou leur couleur à quoi elles servent", entendre que le plat local que je ramenais lors de mes week-ends de formation à Paris était responsable de tous mes problèmes de santé aux yeux de certains participants, car il "acidifiait mon corps", tout cela me paraissait déjà absurde et sans fondement.
Mais c’est finalement une conversation avec un confrère diététicien formé à la lecture critique d’articles scientifiques (LCA) qui a donné le coup de grâce : je parle avec lui au téléphone de preuves d’efficacité en feuilletant un énorme livre de pharmacie sur les plantes thérapeutiques, qui compile beaucoup études. Il me lance un "Vous en êtes vraiment sûre ?" qui me fait l’effet d’une déflagration cognitive. Au total, durant 15 ans, j’ai lâché ma carrière, perdu du temps, beaucoup d’argent, et frôlé l’orthorexie (l’obsession de manger sainement).
Grâce à ce confrère et à des vulgarisateurs scientifiques en ligne comme Oliver Bernard (Le pharmachien), j’ai pu changer de perspectives. Mais c’est avant tout grâce à mon mari que j’ai pu rebondir, je lui dois d’avoir su garder une certaine distance par rapport à toutes mes pratiques. Comme mes fils, il est fier de ma capacité à reconnaître que je me suis trompée.
