Sinistres plus fréquents, plus violents : les assureurs anticipent un changement de modèle économique
Le groupe mutualiste Aema, c’est Macif, Aesio, Abeille Assurances et Ofi Invest. Le quatrième acteur de l’assurance en France. À la tête de son conseil d’administration, le Vichyssois Pascal Michard. D’où l’organisation de l’assemblée générale du groupe dans l’Allier, les 21 et 22 juin. L’occasion de faire le point sur un modèle assurantiel poussé à la révolution.
Vous êtes un local, de l'étape, quel est votre parcours ?"J'étais ophtalmo, installé à la fois à l'hôpital à Vichy et en ville, à Cusset, et sociétaire Macif. Et le principe de la gouvernance d'une mutuelle, c'est qu'elle est une émanation des sociétaires, qui élisent parmi eux leurs représentants, lesquels constituent l'assemblée générale, qui à son tour désigne un conseil d'administration, et lequel élit en président.
En fait, à la fin des années 90, j'ai été sollicité à l'époque pour être médiateur régional, donc je suis rentré de cette façon-là dans la dans l'activité mutualiste. De fil en aiguille, je suis devenu président de la région centre à l'époque, qui incluait l'Auvergne. Quand vous êtes président de région, vous entrez au conseil d'administration, et là aussi en aiguille, vice-président et présidence de Macif en mai 2019, et ce jusqu'à fin 2020, où l'on rejoint l'histoire d'AEMA, qui est l'alliance de Macif et d'Aesio, qui naîtra à la même époque, et qui aujourd'hui est présidé par un Moulinois, un autre régional de l'étape, Patrick Brothier.
Très vite s'est présenté l'opportunité d'une acquisition, celle d'Aviva France, et a pu finaliser cette acquisition en septembre 2021.
Aema est un groupe "mutualiste". Concrètement, est-ce cela change quelque chose ?"Ça doit changer quelque chose. Notre modèle économique fait que la mutuelle est impartageable et appartient à ses assurés. L'élément déterminant, c'est que forcément la gestion s'inscrit dans le temps long. Ce n'est pas la vision d'un exercice, l'objectif, ce n'est pas de verser des dividendes à la fin de l'année. L'objectif, c'est la pérennité et c'est le service rendu, la protection, en l'occurrence. Donc il y a aussi une ambition d'utilité sociale qui est nativement présente dans le mouvement mutualiste, qui appartient l'économie sociale et solidaire.
Je pense que cette composante qui ne s'inscrit pas dans l'éphémère d'un exercice, mais dont les projets se déploie sur un temps plus long, et qui s'inscrit dans une durée, c'est déjà un élément de stabilité économique, et une forme de garantie que la recherche de gain ne se substitue pas à l'intérêt des personnes et à l'intérêt des assurés."
On parle bien d'une entreprise à but lucratif, tout de même? Ce n'est pas du mécénat..."Oui, mais c'est par nature à lucrativité limitée. Les résultats sont réinjectés selon le projet. Et ce partage de la richesse se fait déjà en amont, dans la tarification des offres. Ensuite en aval, parce qu'il faut bien financer les investissements, les innovations, oui. Mais il n'y a pas de rémunération d'actionnaires.
II y a des résultats, mais en général, ils ne sont pas très importants si on les compare au chiffre d'affaires.
Le terme de prévenance revient souvent dans l’argumentaire du groupe Aema. Que signifie-t-il ?"Notre métier c’est le risque, c’est peut-être de réparer les événements indésirables, ce qu’on appelle les sinistres par exemple, mais c’est encore mieux quand on est en capacité de l’éviter ou en tout cas d’en atténuer, par une anticipation, les effets. C’est un sujet qui prend particulièrement de valeur aujourd’hui."
Pascal Michard - Président groupe AEMA"On voit bien que, par exemple sur les sinistres climatiques, on est en limite des capacités de réparation, ne serait-ce que financières. On est à la limite du modèle assurantiel."
Concrètement, l’intensification des aléas vous mettrait en difficulté ?"Les fonds ne sont pas suffisants pour les indemnisations ? « Oui, ou en tout cas, les niveaux de cotisations que ça demanderait deviendraient difficiles à assumer pour les assurés. On peut tout assurer en faisant le tarif qui correspond. Mais si le tarif est inaccessible, ça revient à ne pas pouvoir assurer, en réalité.
Il y a un moment où se pose la question du partage de la prise en charge, par les assurances et par l’État, par le biais de la solidarité nationale. Et si je reviens à la prévenance, non seulement il faut partager la prise en charge, mais on voit que même pour la collectivité nationale ça devient lourd à assumer, et donc il faut, dans la mesure du possible, réduire la survenance des risques.Ça veut dire une gestion en amont, des mesures préventives, des équipements, des dispositifs qui peuvent limiter des conséquences d’inondation par exemple."
Vous parliez de la fin d’un modèle, qu’en est-il concrètement ?"Il y a deux limites au modèle actuel : que la cotisation soit assumable, et que le risque ne touche pas beaucoup d’acteurs en même temps parce que le principe de l’assurance, c’est quand même que beaucoup cotisent et peu bénéficient.Donc quand des risques touchent plus souvent, et plus intensément, on arrive à la limite, et où on doit basculer dans un autre genre de prise en charge, avec la mise en jeu de la solidarité nationale."
On entend souvent ce refrain d’un modèle à l’anglo-saxonne, avec des assurances à la carte en fonction des ressources."C’est vrai, notamment sur le sujet santé, ce n’est pas le modèle français, ça n’est pas inéluctable, mais c’est un modèle qui peut résulter de certains choix. Par exemple, si le choix de la grande Sécu s’était concrétisé, comme il avait été porté par Olivier Veran, en 2022, où la Sécu assumait intégralement une partie choisie des soins, ça voulait dire que tout le reste était ouvert pour le marché. Le paradoxe de ce genre de méthode, c’est qu’on peut voir très vite s’instaurer une médecine à deux vitesses, comme en Grande-Bretagne par exemple.
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Par ailleurs, se pose la question de la réassurance au niveau mondial. Les assureurs s’assurent aussi, en partie, auprès de réassureurs, qui eux sont impactés par la somme des sinistres au niveau mondial. C’est un vrai sujet.
Aux États-Unis par exemple, certains assureurs ne veulent plus assurer en Californie, à cause des incendies. Ce n’est pas le cas chez nous, mais ça pose la question de savoir si tout est assurable tout le temps. Et ça n’est pas le cas."
D’où volonté de prévention…"Ou il faudra payer plus, ou il faudra admettre que le dédommagement ne sera plus à la même hauteur. La question qui va se poser, c’est de maintenir le principe même d’un événement assurable, c’est-à-dire son caractère non prévisible. Si je suis sûr que ça va brûler, par nature ce n’est pas assurable."
Et si ça brûle tous les trois ans, ça devient une certitude pour l’assureur ?"L’assurance, c’est aussi des statistiques. Si au bout de dix ans, on a vu que régulièrement ça brûle, ça commence à devenir un problème. C’est ce qu’on appelle dans notre jargon un mauvais risque, dont on se dégage. Parce que ce n’est plus un aléa."
Les assurés doivent donc s’attendre à une hausse des cotisations ?"Il y a un effort de la profession pour tenir compte des réalités économiques, et c’est davantage le cas dans les structures mutualistes, mais oui, il faut s’attendre à des hausses."
Matthieu Perrinaud
Le triste record de l'année 2022. Pour le groupe Aema, la Macif a enregistré 8.144 sinistres survenus dans l’Allier entre le 2 et 5 juin 2022, qui correspondent à 37.2 millions d’euros de paiement, contre 27.7 millions d’euros sur toute l’année 2022, et 9.5 millions d’euros sur les 5 premiers mois de 2023. Abeille Assurances, de son côté, a comptabilisé 1.800 sinistres pour un peu plus de 21 millions d’euros. Le total : 9.944 sinistres pour plus de 58,2 millions d’euros.Globalement, au niveau national, en 2022, Aema a redistribué à ses assurés plus de 7,7 milliards d’euros en assurance dommages et santé/prévoyance. Du jamais-vu.Enfin, selon France assureurs, le principal organisme de représentation professionnelle des assureurs français, depuis la création du régime d’indemnisation des catastrophes naturelles en 1982, l’année 2022 est la 2e année la plus sinistrée après 1999.
