De Jean Moulin à Missak Manouchian : le Panthéon, un outil politique de la Ve République
Il sera le premier Résistant étranger à entrer au Panthéon : le 21 février prochain, 80 ans jour pour jour après sa mort, Missak Manouchian rejoindra Voltaire, Emile Zola, Jean Moulin, René Cassin ou Simone Veil dans le temple des "grands hommes". Fusillé par l’armée allemande en 1944, ce rescapé du génocide arménien, apatride, communiste et membre du réseau de résistance des Francs-tireurs et partisans - Main d’oeuvre immigrée (FTP-MOI) a choisi "deux fois la France, par sa volonté de jeune homme arménien épris de Baudelaire et de Victor Hugo, puis par son sang versé pour notre pays", a déclaré l’Elysée dans un communiqué publié dimanche 18 juin.
L’annonce de sa prochaine entrée au Panthéon aux côtés de sa femme Mélinée - également engagée dans la Résistance -, dévoilée à l’occasion du 83e anniversaire de l’appel du 18 juin 1940 célébré au Fort du Mont-Valérien, est emplie de symboles. "Avec lui, tous les résistants étrangers qui ont lutté pour la France, ont été combattants et otages au même titre que les autres, entrent au Panthéon. C’est une véritable reconnaissance", estime l’historien Denis Peschanski, spécialiste de l’histoire de la mémoire de la Seconde Guerre mondiale et membre du comité "Missak Manouchian au Panthéon". Alors que 91 résistants et otages étrangers fusillés au Mont-Valérien pendant l’Occupation ont également été reconnus "morts pour la France" ce dimanche, il salue la "correction d’une injustice et d’une inégalité qui n’était pas acceptable", et voit dans ces annonces "un hommage à la France des droits de l’Homme et des Lumières".
Une référence largement partagée par Bruno Roger-Petit, conseiller mémoire d’Emmanuel Macron, pour qui l’entrée au Panthéon de Missak Manouchian représente avant tout "un état d’esprit Français". "Alors que vous avez des remises en cause permanentes dans le débat public sur ce qu’est l’identité française, il est la preuve qu’être Français, c’est adhérer aux valeurs républicaines, se détacher de toutes les assignations identitaires", commente-t-il auprès de L’Express. Après la panthéonisation de Simone Veil en 2018, de Maurice Genevoix en 2020 et de Joséphine Baker en 2021, celle de Missak Manouchian vient souligner "les valeurs universelles de l’esprit de Résistance, tout en montrant une ouverture sur l’étranger et la diversité, à un moment de repli et durcissement identitaire dans la société", résume l’historien Jean Garrigues, président du comité d’Histoire parlementaire et politique.
Car au-delà de l’hommage national, le spécialiste rappelle qu’il existe toujours "une intentionnalité politique" derrière les panthéonisations. Au fil de la Ve République, les chefs de l’État, seuls disposés à choisir les noms des personnalités qui entreront au Panthéon, ont ainsi désigné de grandes figures correspondant à leurs valeurs, leur identité politique et mémorielle, voire à une certaine demande sociale. Surtout, dans la panoplie des gestes mémoriels présidentiels, la panthéonisation reste, selon l’ancien conseiller d’Emmanuel Macron spécialiste des questions mémorielles Joseph Zimet, "l’un des outils les plus régaliens, les plus symboliques et les plus imposants". "Ancrée dans nos usages et nos traditions républicaines, elle a quelque chose de sacré et de hautement symbolique", estime-t-il, avant de la comparer au son du triangle au fond d’un orchestre symphonique. "Même en plein vacarme, les panthéonisations transcendent le tumulte et le bruit".
"Un vivier de noms qui reviennent souvent"
Comment choisir, alors, les "grands noms" qui rejoindront leurs prestigieux prédécesseurs au sein de la nécropole ? Joseph Zimet, qui a longuement travaillé aux côtés d’Emmanuel Macron à la panthéonisation de l’écrivain Maurice Genevoix en 2020, distingue plusieurs critères de sélection. La puissance de la demande sociale, d’abord, comme ce fut par exemple le cas pour Simone Veil en 2018. "Cette décision était évidente et s’est imposée d’emblée, tant cette figure d’icône républicaine est forte", témoigne l’ex-conseiller. Le militantisme familial, associatif ou politique peut également avoir sa place dans la prise de décision des chefs de l’État. Un comité composé de la petite-nièce de Missak Manouchian, de plusieurs historiens et personnalités politiques et piloté par le président de l’association Unité laïque Jean-Pierre Sakoun milite par exemple depuis plusieurs années pour faire entrer le Résistant au Panthéon.
"Vous avez un vivier de noms qui reviennent souvent, poussés par des académiciens, des professeurs, des intellectuels… C’est par exemple le cas de Marc Bloch, Pierre Mendès France, Diderot ou encore Charles Péguy", raconte Joseph Zimet. Dans certains cas, la famille du défunt peut néanmoins refuser la proposition d’un chef de l’État, à l’image de l’entourage d’Albert Camus en 2009. Le fils de l’écrivain s’était ainsi opposé à la décision du président de l’époque Nicolas Sarkozy, qui voulait faire entrer l’auteur de L’Etranger au Panthéon. Selon des informations du Monde, il estimait notamment que ce geste serait "un contresens" pour la vie de son père et craignait "une récupération" politique.
Selon Bruno Roger-Petit, une centaine de demandes, portées par des associations, des proches ou des particuliers seraient formulées chaque année auprès de l’Élysée, avec des propositions "allant de la plus légitime à la plus farfelue". Le conseiller mémoire du président en profite d’ailleurs pour rappeler la règle posée de facto à la mort de Victor Hugo en 1885, consistant à réserver l’entrée au Panthéon à des personnalités dont l’action participe à la construction des droits de l’Homme à partir de 1789. "Vous aurez donc des personnalités liées aux Lumières, ou aux années postérieures : Zola, Jaurès, Victor Hugo… Ce qui exclut de grands noms comme Molière, qui apparaissent souvent dans les demandes, mais ne correspondent pas aux critères".
"L’opportunité politique derrière le geste symbolique"
Dans d’autres situations, la panthéonisation relève de choix plus intimes et personnels, à l’image de Maurice Genevoix pour Emmanuel Macron à l’occasion de la clôture de la commémoration du centenaire de la Première Guerre mondiale, ou de Jean Moulin pour le Général de Gaulle, en 1964. "Ce dernier entre véritablement dans la mémoire collective au moment de sa panthéonisation, avec ce discours si connu d’André Malraux, qui reste en mémoire et que tous les chefs de l’État tentent de copier depuis", s’amuse Joseph Zimet. Selon lui, l’opportunité politique derrière le geste symbolique, est, enfin, le dernier critère à prendre en compte. "Le chef de l’État met en exemple une vie, une époque, une série d’actes, une pensée, dont il estime qu’elles entrent en cohérence avec les défis liés à son mandat", décrypte le politologue Olivier Ihl.
François Mitterrand, qui détient le record du nombre de panthéonisations - sept personnalités y sont entrées durant ses mandats - est ainsi le premier, en 1995, à faire entrer une femme dans la nécropole, en la personne de Marie Curie. "Avant elle, seule Sophie Berthelot y avait été transférée, en qualité d’épouse du scientifique Marcellin Berthelot. À l’époque, c’était un symbole fort d’égalité, valeur qui était très chère à François Mitterrand", décrypte ce professeur de sociologie historique à Sciences Po Grenoble. Idem pour François Hollande, qui panthéonise lors de la même cérémonie en 2015 les quatre Résistants Pierre Brossolette, Jean Zay, Germaine Thillon et Geneviève de Gaulle Anthonioz - deux hommes et deux femmes, tous identifiés comme des figures de gauche. "C’était une manière de revendiquer une certaine filiation avec cette séquence historique particulière, tout en soulignant le rôle des femmes dans la Résistance", explique Olivier Ihl.
Autre mandat, autre symbole : lorsqu’en 2011, Nicolas Sarkozy inaugure une plaque en l’honneur d’Aimé Césaire au Panthéon - les cendres de l’auteur resteront en Martinique, sa terre natale, conformément à sa volonté -, le politologue y voit une façon de "reconnaître la place des territoires d’Outre-Mer dans la République", et "l’universalisme du talent littéraire". "Aimé Césaire exprimait à la fois la diversité de la société française et l’apport intellectuel de cette diversité culturelle. On voit bien là qu’il y avait une intention politique de revenir sur l’image de fermeture identitaire parfois renvoyée par Nicolas Sarkozy", analyse de son côté Jean Garrigues.
"Incarner l’unité nationale"
"La panthéonisation, c’est aussi une question d’affirmation", estime l’historien Patrick Garcia, professeur à l’Université de Cergy-Pontoise. Lorsque Jacques Chirac fait entrer Alexandre Dumas dans l’édifice en novembre 2022, quelques mois après le second tour de la présidentielle qui l’avait opposé à Jean-Marie Le Pen, le spécialiste rappelle la charge symbolique de cette cérémonie. "En faisant entrer un métisse descendant d’esclave au Panthéon, Jacques Chirac montre que la diversité a nourri le roman national", explique-t-il. "C’était une manière de célébrer une forme de talent créole pour l’écriture, mais aussi de faire entrer le roman populaire au Panthéon", ajoute Olivier Ihl. À l’époque, une large foule s’était déplacée devant le bâtiment, afin d’assister à la cérémonie.
En 2023, que reste-t-il de la valeur symbolique de ces panthéonisations ? Alors que Georges Pompidou et Valéry Giscard d’Estaing n’ont jamais souhaité "panthéoniser", afin de se démarquer des "traditions des Républiques précédentes, alors considérées comme surannées", Olivier Ihl estime que ces cérémonies permettent notamment de redorer l’institution présidentielle, confrontée à une certaine perte de légitimité. "Pour Emmanuel Macron, qui en est à sa quatrième panthéonisation, cette cérémonie permet d’incarner l’unité nationale. C’est une personnalisation du pouvoir, qui a pour charge de nous réconcilier avec l’institution", explique-t-il. "Ce qui est sûr, c’est que le Panthéon a une valeur très importante : celui d’envoyer des messages à la nation", conclut Joseph Zimet. "Et s’ils sont correctement déchiffrés, cela peut se révéler très efficace".
