Identitarisme : ce péril qui menace notre démocratie, par Chloé Morin
Un nouveau clivage est en train de littéralement envahir, sous nos yeux, le débat politique : celui qui oppose les identitaristes à ceux qui gardent une conception universaliste et républicaine de la citoyenneté. L’escalade des revendications identitaires participe de l’affaissement du débat public et de la désagrégation de notre démocratie.
Chacun cherche à trouver sa place dans la société, c’est un besoin humain fondamental. Or, pendant longtemps l’universalisme républicain a su répondre à ce besoin en reconnaissant des droits et des devoirs égaux à chacun, non en raison de sa richesse, de son origine, de sa religion ou de son orientation sexuelle, mais en raison de sa qualité de citoyen. Cette réponse, aux yeux de beaucoup de Français, a manifestement failli. Un nombre croissant de citoyens, confrontés à la détérioration des services publics, à la précarisation du marché du travail, à la persistance des discriminations, à la montée des incivilités et de la violence dans notre société, ont le sentiment de ne plus être respectés et considérés par leur employeur, par les services publics ou dans la rue et les lieux publics.
Face à l’incapacité manifeste des pouvoirs successifs à défendre le triptyque "liberté, égalité, fraternité", un certain nombre d’activistes, d’intellectuels et de responsables politiques croient avoir trouvé la clef pour répondre aux aspirations de ceux qui, souvent de manière très légitime, se sentent lésés, discriminés, ou ignorés. La revendication de droits au nom de l’identité de chacun, et donc le droit à la différence, est peu à peu en train de supplanter la demande d’égalité. Ce "wokisme", terme imparfait et idéologiquement connoté auquel je préfère "identitarisme" ou "communautarisme", est importé des Etats-Unis et impacte directement le fonctionnement de nos institutions et de notre démocratie. Le débat devient en effet impossible, et le principe même de représentation se trouve attaqué.
Chacun devient enfermé dans son identité
Vous êtes désormais disqualifié non pas sur la base de vos arguments, mais de ce qui fait votre identité : vous n’êtes pas noir, musulman, vous n’appartenez à aucune minorité ? Alors, vous n’avez pas le droit de parler de discriminations, de racisme, de xénophobie, car vous ne l’éprouvez pas dans votre chair. Dès lors, une personne blanche ne saurait représenter les intérêts des personnes "racisées", les hommes ne sauraient bien défendre les femmes, ou les riches porter la voix des pauvres… Et c’est ainsi qu’avec les meilleures intentions du monde, chacun se voit non pas libéré de sa condition particulière, mais enfermé dans son identité. Peut-on s’étonner de ce que les uns et les autres soient constamment ramenés à leur religion ou leur couleur de peau, dès lors qu’ils fondent leurs revendications sur leur identité ?
La part des Français engagés dans cette logique mortifère pour notre démocratie est heureusement moins importante que ne le laisse parfois croire le paysage politico-médiatique. Mais tout de même : 23 % des Français – et 31 % des 25-34 ans - pensent qu’une personne âgée ne peut pas comprendre le quotidien des jeunes et n’est donc pas légitime pour les défendre. 27 % pensent qu’une personne blanche ne peut pas comprendre le quotidien des personnes noires et n’est donc pas légitime pour les défendre, dont 41 % des 25-34 ans. 28 % des Français pensent qu’un homme ne peut pas comprendre le quotidien des femmes et n’est donc pas légitime pour les représenter, dont 42 % des 25-34 ans et 36 % des femmes. 28 % des Français pensent qu’une personne hétérosexuelle ne peut pas comprendre, et donc représenter, les personnes homosexuelles ou bisexuelles, dont 38 % des 25-34 ans. Enfin, particularité très française qui dit beaucoup de notre rapport à l’argent : 56 % des Français considèrent qu’une personne issue des catégories aisées ne peut pas comprendre le quotidien des personnes issues des catégories populaires et n’est donc pas légitime pour les représenter.
Ce nouveau clivage affaiblit, de jour en jour, notre démocratie. Les "non-identitaristes" - ceux qui ne cèdent absolument jamais à cette logique - pèsent encore 40 % au sein de la majorité présidentielle ou chez Les Républicains, et 27 % chez les sympathisants LFI ou 22 % au RN. Aucune famille politique n’est donc épargnée par le phénomène. La logique identitariste - ceux qui répondent systématiquement oui aux questions du sondage OpinionWay cité ici - ne pèse que 8 % au sein de la population, contre 31 % qui sont absolument universalistes et républicains. Mais les jeunes cèdent de plus en plus à la tentation communautariste - 13 % des 25-34 ans, contre 3 % des plus de 65 ans. Le phénomène, qui va s’accélérer, conduira inéluctablement à la dislocation du débat et à la remise en cause du principe fondamental de représentation. C’est un péril que nous négligeons encore trop souvent. Il est grand temps d’ouvrir les yeux sur ce péril qui menace notre démocratie.
* Chloé Morin est politologue associée à la Fondation Jean-Jaurès, spécialiste de l'opinion publique
