Vingt ans avant Meymac, une exhumation de soldats allemands encore douloureuse dans les mémoires en Dordogne
C’est une chose frappante. Quand on arrive à Saint-Julien-de-Crempse, petit village de 238 âmes en Dordogne, le drame, qui s’est déroulé 79 ans plus tôt, reste au cœur de la vie des habitants. Le jardin qui jouxte la mairie se nomme "place du 9 août 1944". Dans le cimetière, se trouve le carré des suppliciés. Sur le monument aux morts, les 17 noms de victimes civiles occupent la position centrale de la stèle. L’instituteur, raflé, possède sa plaque à la mairie.
17 soldats allemands tués, pour 17 civils exécutésCe 9 août 1944, après d’intenses combats avec le maquis, les forces allemandes avaient exécuté 17 hommes de la commune, âgés de 17 à 66 ans. "À l’époque, cela représentait plus de 10 % de la population, auxquels il fallait ajouter les résistants tués au cours des combats (une dizaine N.D.L.R.). L’impact était énorme", soutient Jean-Pierre Victorien, maire délégué de Saint-Julien.
À Saint-Julien-de-Crempse, la tragédie du 9 août a marqué la commune. Photo Stéphanie Para
Un mois après cette tragédie, alors que la Dordogne était libérée, des maquisards étaient allés chercher 17 prisonniers allemands, membres d'une unité de transmission qui s’étaient rendus à Castillon-la-Bataille en Gironde. Ils les avaient conduits à Saint-Julien, avant de les exécuter dans un pré, à la vue des habitants encore sous le choc. Ils venaient de payer le prix du sang des civils, injustement tués un mois plus tôt, par d’autres soldats. L’épisode sera tu et enterré pendant 59 ans. "Une chose est marquante dans cette affaire. Les maquisards ont voulu venger les victimes civiles du 9 août, en tuant 17 prisonniers. Mais ils n'ont pas compté les victimes issues de leur rang, tués lors des combats. Ils faisaient la différence", remarque Christophe Rolli, historien en Dordogne.
Sur les traces d'Hannibal, ce chef de la résistance de Meymac qui a dû exécuter 47 soldats allemands en juin 1944
Un résistant témoigne dans la presse2003, l’affaire refait surface suite aux révélations d’Émile Guet, un ancien résistant. Comme récemment à Meymac, en Corrèze, où des fouilles vont être entreprises pour retrouver des corps de soldats allemands, cette prise de parole avait abouti à des recherches. Puis, il y avait eu l’exhumation. Alors jeune historien, Patrice Rolli avait assisté aux fouilles et se souvient parfaitement du climat qui régnait dans le village. "En 2003, il y avait encore beaucoup de maquisards en vie. Cela avait suscité beaucoup de réactions, d’articles, de lettres anonymes. Tous les grands médias étaient là. À Saint-Julien, cette affaire était un sujet tabou, partagé et su de nombreux témoins", se rappelle le spécialiste de la Résistance en Dordogne.
La nécessité de "crever l’abcès"À l’époque, Yves Blondit, le maire avait parlé, dans le journal Sud ouest, de la nécessité de "crever l’abcès". "Le conseil municipal était favorable à l’exhumation, on y avait assisté, le cœur serré. Dans le village, certains étaient d’accord, d’autres disaient 'il ne fallait pas le faire', 'Pourquoi maintenant ?' ", se remémore Jean-Paul Fontaine, élu et descendant de témoins. Malgré cette douleur, assimilable à celle d’une plaie qui n’a jamais cicatrisé, l’exhumation avait permis de mettre au jour, en plus des ossements, 12 plaques militaires et deux alliances.
Des histoires personnelles à réécrire"Une fiancée en Allemagne a été retrouvée par la suite, relate Patrice Rolli. On a pu lui remettre son alliance. Pendant ces années, elle était restée persuadée que son fiancé avait refait sa vie avec une Française, alors qu’il avait été abattu au coin d’un pré." Son histoire personnelle était à réécrire.
Les restes de soldats, eux, avaient rejoint un cimetière militaire allemand, à Berneuil, en Charente. D’un point de vue mémoriel, les choses évoluent lentement. Vingt ans après avoir "crevé l’abcès", aborder ces événements reste entouré de silences pesants. L’épisode des soldats fusillés n’est jamais évoqué lors des cérémonies annuelles du 9 août, "par respect pour les familles", justifie le maire délégué.L'exhumation avait fait l'objet d'une large couverture médiatique. Photo Stéphanie Para.
Un résistant qui témoigne, une exhumation médiatique, des polémiques, la comparaison entre Meymac et Saint-Julien pourrait s’arrêter là. Car le tabou collectif, à Saint-Julien, prend racine dans la nature même de cette exaction, commise sur fond de représailles. À Meymac, selon les dires du résistant Edmond Réveil, et les différents récits qui ont été faits de l’événement, l’exécution de 47 soldats s’inscrit dans une forme d’impréparation, à un moment crucial de la guerre. "Si une comparaison est possible entre Meymac et un événement en Dordogne, il faut plutôt regarder du côté de Mussidan", explique Patrice Rolli, auteur d’un livre sur l’épisode*.
Des soldats restés sous terreLe 10 juin 1944, dans un climat insurrectionnel identique à celui de la Corrèze, le maquis périgourdin attaquait la gare de Mussidan. Lors de l’attaque, en plus des morts, huit soldats allemands étaient faits prisonniers puis envoyés à Saint-Georges-Blancaneix, à quelques kilomètres. Ils ne sont jamais repartis. Informé par un ancien résistant du lieu exact de cette fosse clandestine, l’historien a alerté les autorités en 2015 : l’Onac, le consulat allemand, la préfecture. "Il faut une découverte fortuite pour lancer des recherches. Nous avons cherché des douilles d’arme à feu. En vain. Nous n’avons trouvé qu’une pièce de monnaie allemande, non loin". Insuffisant sûrement.
À Saint-Georges-Blancaneix, huit soldats allemands reposent toujours au coin d’un bois. Combien sont-ils en France ?
(*) Du sang et des larmes, de Patrice Rolli, Éditions L’histoire en partage.
