"Ça fait mal de voir tous ces gens dans le besoin" : dans le quotidien des bénévoles des Restos du cœur de la Creuse
Aucun panneau indiquant la direction. Pas un nom sur la sonnette. La discrétion est le maître-mot aux Restos. Les jours de distribution, les bénéficiaires pénètrent dans l’immeuble avec un sac cabas vide, plié et coincé sous l’aisselle. Il est plein, tenu à bout de bras, en repartant. Dans le couloir, Jacques Chétif fait la circulation. Le président de l’antenne d’Aubusson s’est engagé il y a 16 ans. Il connaît tout le monde et tout le monde le connaît. « C’est quelqu’un de formidable. Si Coluche était là, il l’apprécierait », assure Isabelle, une bénévole, ancienne assistante sociale.
Alors que de nombreux retraités intègrent le milieu associatif pour rompre avec leur vie d’avant, elle était « encore passionnée par son travail au moment de le quitter ». La Creusoise a choisi les Restos du cœur pour continuer une sorte de mission, pour une question « d’éthique personnelle », dit-elle.
Des dizaines de bénévoles engagés et un « le noyau dur »Jacques Chétif et une partie de son équipe de bénévoles dont il est fier. Ici, Dominique, Nicole et Isabelle.
Ils sont une trentaine de volontaires ici, « la moitié pour ce qui est du noyau dur », précise Jacques Chétif. Âgés d’une soixantaine d’années en moyenne - parfois plus, rarement moins -, animés par l’envie de donner de leur temps pour les autres. À l’échelle du département, on les estime à 160.
« Certains viennent moins depuis le début de la crise sanitaire. On cherche toujours du monde, le plus compliqué est d’inciter à prendre des responsabilités. On trouvera plus facilement pour les distributions que pour faire de la communication ou s’occuper des finances, par exemple. »
Il voudrait attirer « des nouveaux profils », des jeunes notamment, pour apporter d’autres compétences et assurer la relève. Mais on n’entre pas non plus « comme ça » aux Restos. Les derniers arrivés suivent des formations sur la gestion des inscriptions, l’hygiène, l’alimentation… « Il y a 32 missions différentes. C’est une association mais ça fonctionne comme une entreprise », compare Sébastien Maveyraud.
Des oreilles attentives et discrètesLe resto d’Aubusson est séparé en deux appartements voisins. D’un côté du palier, l’aide alimentaire. De l’autre, le coin bébé et l’habillement. Jacques Chétif et son équipe font des allers-retours entre les deux. Dans le vestiaire « adultes », ça parle fort, ça rit. Claudine, Bernadette et Camille tiennent l’accueil, quand elles ne sont pas en train de remettre de l’ordre sur les portants. L’autre fois, elles faisaient la distribution, « on est polyvalentes?! », lancent-elles en chœur.
Plutôt que de s’encroûter dans le canapé, ça nous fait voir du monde.
La dernière s'en rejouit. Elle vient deux jours par semaine. Juste ce qu’il faut pour avoir encore le temps de profiter des petits-enfants et aider, « sans se faire manger ». Leur engagement est prenant, éprouvant, il ne s’arrête pas en sortant de l’immeuble.
Aux Restos, les bénéficiaires trouvent une aide alimentaire mais aussi une vestimentaire et matérielle... Et un soutien humain.
Autour du bureau, les gens se confient, on discute, demande comment vont les enfants, si les recherches d’emploi avancent. « On en a vu pleurer plus d’un. Ça fait quelque chose, on essaie de les réconforter », poursuivent-elles. Il y a ces bénéficiaires qu’elles côtoient toutes les semaines pendant des mois et qui ne reviennent plus. Elles y pensent souvent, se demandent ce qu’ils sont devenus.
« Quand on les recroise dans la rue et qu’ils sont sortis d’affaire, on leur dit que c’est drôlement bien, qu’on est contents pour eux. »
Un attachement à préserver l'anonymat des bénéficiairesSouvent, les bénéficiaires tiennent à garder leur anonymat, encore plus en milieu rural où tout le monde se connait.
En milieu rural, pousser la porte des Restos est parfois plus compliqué. Dans ces petites villes, tout se sait. Sur le banc entre les deux appartements, une femme attend son tour, camouflée sous une capuche, des lunettes de soleil foncées et un masque noir. Impossible de la reconnaître ainsi, ni de deviner son âge sur les traits de son visage. « Avant, c’était moi qui donnais. Je ne veux pas qu’on sache que je viens ici, mon nom est connu dans le coin. Si mes parents me voyaient… », soupire cette ancienne femme de cadre qui serait « dans une merde noire sans les Restos ».
Elle est inscrite depuis un an, quelque temps après avoir récupéré la maison familiale dont les charges l’accablent. « Des personnes viennent du Puy-de-Dôme parce qu’ici, elles ne sont pas connues donc elles se sentent bien », remarque Jacques Chétif, attaché à préserver leur anonymat.
Des personnes à aider toujours plus nombreusesLes collectes en supermarché sont de moins en moins importantes, les commerçants essayent de vendre leurs produits jusqu'à la date limite de consommation.
En ce moment, l’antenne aubussonnaise est à deux jours d’ouverture hebdomadaire mais devrait passer à trois d’ici peu. Depuis le début de la campagne hivernale le 23 novembre, il arrive des nouveaux visages toutes les semaines. Des jeunes au RSA. Des familles de migrants.
Des travailleurs devenus sans emploi à cause du Covid-19, comme cette barmaid de 47 ans : « Je vis avec 600 euros par mois, mon fils de 18 ans a perdu son allocation handicap. Je cherche du travail mais on me dit que je suis trop vieille… Au début j’étais mal à l’aise de venir ici mais on n’a pas le choix », lâche-t-elle en haussant les épaules.
L’un des plus anciens bénévoles d’Aubusson, René, 66 ans, martèle qu’il n’y a pas de honte à avoir. Il était déjà là dans les années 2000 quand les bénéficiaires faisaient eux-mêmes le service.
« Ça a carrément changé depuis. On aide de plus en plus de personnes. La pandémie y est pour quelque chose mais même avant, on l’avait remarqué. Il y a un manque quelque part... Ça fait vraiment mal au cœur de voir tous ces gens dans le besoin. »
Enfant de la Ddass, il a toujours voulu « s’occuper des autres comme on s’est occupé de moi » et insiste sur le fait qu’il n’est pas là « que pour distribuer des boîtes ».
René, 66 ans dont trente aux Restos, est l'un des plus anciens bénévoles.
Cet après-midi-là, quarante-quatre familles ont profité de l’aide alimentaire. Les bénévoles tentent de faire des paniers complets mais la quantité des invendus de supermarché baisse. Ils vendent à prix réduit jusqu’au dernier moment. Quand la DLC est dépassée, c’est trop tard pour les Restos.
Jacques Chétif se souvient d’une fois où ils avaient reçu un don de 110 kg de yaourt, tout le monde avait eu du rab. « Quand on arrive et qu’il y a plein de produits, on se dit que ça va faire plaisir. Des fois, il n’y a pas grand-chose, on est désolés, ils comprennent… Les gens sont comme on les accueille », sourit Isabelle.
En chiffres. Environ 1.850 personnes bénéficient de l’aide des Restos du cœur de la Creuse chaque semaine. Cela représente 300.000 repas distribués par an. À l’antenne d’Aubusson, par exemple, 1.300 ont été donnés en une semaine, début décembre.
Lisa Douard
Photos : Bruno Barlier
