Le relocalisation du monde était en gestation depuis dix ans, soutient Cyrille P. Coutansais dans un essai
Ni sur la terre. Ni dans les airs. C’est sur les mers, où se nouent 90 % des échanges commerciaux, que l’on peut le mieux juger la portée de la mondialisation. Or, relève Cyrille P. Coutansais, la croissance insolente du porte-conteneur s’est infléchie depuis la crise financière de 2008.
Que ce navire amiral de la globalisation – moins cher du Havre à Shanghai qu’un camion du Havre à Paris – marque le pas est un signal fort pour l’économiste, enseignant à Sciences Po.
Révolution numériqueDans un essai original et accessible, « La (re) localisation du monde » (*), il analyse les raisons structurelles du déclin d’une mondialisation que la révolution industrielle, « l’âge du carbone », avait initiée.
« Le mouvement actuel, qui s’accélère, consiste à produire au plus près des bassins de consommation. Au début de la globalisation, dans les années 1990 avec l’ouverture de la Chine, on pouvait espérer vendre le même produit dans le monde entier. Aujourd’hui, les goûts sont de plus en plus différenciés d’une région du monde à l’autre. »
La révolution numérique est passée par là. « D’une consommation d’héritage, où l’on achetait comme nos parents, on est passé avec internet au champ de tous les possibles, les offres comme les conseils » étaye Cyrille P. Coutansais
Avec l’explosion de la livraison immédiate, il faut dorénavant produire sur place pour satisfaire le consommateur. Si c’est fabriqué en Chine, ça ne marche plus.
Autre révolution, note-t-il, propice aux circuits courts, « les déchets deviennent des ressources ». « On revient aux sources en somme. Les exploitations agricoles, auparavant, recyclaient tout et faisaient de l’économie circulaire sans le savoir. Après la collecte des déchets, une nouvelle ère s’ouvre avec la capacité industrielle de réutiliser nos déchets de manière rentable. Y compris les ferrailles qui, jusque-là, prenaient la route de la Chine principalement. »
Isotoner veut relocaliser des activités sur son site de Saint-Martin-Valmeroux (Cantal)
Indépendance énergétique ?Peut-on aller jusqu’à imaginer sortir un jour de notre dépendance énergétique, au pétrole en particulier, grâce aux énergies renouvelables, donc locales ?
« Viser un objectif d’une énergie décarbonée, en clair, c’est induire une civilisation du tout électrique, indique le chercheur. Cela veut dire : augmenter les capacités de production de manière faramineuse. De nos jours, les énergies renouvelables, le photovoltaïque et l’éolien, fournissent de l’électricité au prix du marché. Mais ce sont des énergies intermittentes, ce qui implique de pouvoir les stocker et de reconfigurer les réseaux de distribution. Nous sommes face à de nombreux défis. »
Si la crise sanitaire a replacé la proximité au centre du jeu, c’est vrai aussi pour les États, constate Cyrille P. Coutansais.
« La grande période néolibérale, inféodée au marché, s’est fracassée sur la crise financière de 2008. Depuis, c’est le retour de l’État un peu partout : État régulateur, État providence. » À l’échelle de l’Europe, le plan de relance et l’endettement commun pour sortir de la crise sanitaire mais aussi la pression fiscale exercée sur les Gafam montrent l’étendue de cette « relocalisation » du pouvoir de décision.
Recul relatifNéanmoins, si le recul du « made in monde » est patent pour la production industrielle et énergétique, la globalisation continuera de s’exercer dans le champ des matières premières – 50 % des échanges maritimes. En particulier dans l’alimentaire, souligne l’économiste. « Ce n’est pas demain que les pays de l’Afrique subsaharienne vont faire pousser du blé. » Et puis, ajoute-t-il, il ne faudrait pas jeter la globalisation avec l’eau du bain. « À travers l’échange des idées, c’est ce qui a permis, notamment par la découverte de vaccins efficaces, de répondre à la pandémie. »
«La (re) localisation du monde» par Cyrille P. Coutansais. CNRS Éditions. 284 pages, 24 euros (préface Pascal Lamy).
Nathalie Van Praagh
