Baccalauréat : le grand oral passe son examen
C’est l’élocution entravée par un masque et trahie par une année scolaire minée par la crise sanitaire que les candidats des séries générale et technologique découvrent ce lundi l’épreuve du grand oral, nouveauté la plus... discutée du baccalauréat 2021. « L’introduction d’un grand oral n’est pas en soi une mauvaise chose, convient le sociologue Pierre Merle*, professeur à l’École supérieure du Professorat et de l’Éducation de Bretagne et à l’université Bretagne Loire-Atlantique. La maîtrise de l’oral est une compétence si utile dans la vie étudiante comme dans la vie professionnelle. » « Mais, poursuit-il, les modalités interrogent. Premièrement, le coefficient du grand oral est élevé alors que les candidats n’auront guère été préparés à l’épreuve. Deuxièmement, le contenu renvoie, pour partie, à des connaissances au programme et, pour partie, à l’orientation envisagée par l’élève : projets de poursuite d’études ou d’insertion professionnelle. Les compétences proprement scolaires ne sont ainsi pas seules prises en compte. » « Par ailleurs, insiste-t-il, l’orientation de la plupart des élèves ne dépendra pas que de leur volonté. Si les meilleurs, sur la foi de leur dossier, intégreront la classe prépa voulue, les autres se contenteront d’un choix par défaut, dicté par Parcoursup. »
Des inégalités d'abord sociales puis scolaires« Troisièmement, relève-t-il, le grand oral mobilise des compétences grammaticales, lexicales, syntaxiques inégalement réparties. La variété du lexique est bien plus grande chez les élèves appartenant aux classes aisées. Or, cette variété enrichit l’expression des idées. Et l’école ne peut combler ces écarts sans un travail spécifique sur le long terme. Le grand oral est le type même d’épreuves qui transforment les inégalités sociales en inégalités scolaires ! »
« Rendre à l’oral son importance me paraît intéressant, corrobore Sylvie Plane, professeure émérite de Sciences du langage à la Sorbonne (Paris IV). Mais, au regard de la situation sanitaire, sans doute aurait-il mieux valu repousser d’un an son introduction. Car l’entrainement à l’épreuve n’a guère été possible. Or, au-delà des consignes, c’est la pratique qui définit les contours. On ne saura ce qu’il en est qu’après deux ou trois années scolaires normales. » Avec un membre familier de la matière et l’autre pas, donc surtout centré sur la présentation, le jury est censé juger sur le fond comme sur la forme, sous réserve que l’une n’occulte pas trop l‘autre.
Pas dans les habitudes françaises« Deux modes d’examen se croisent, pointe Sylvie Plane. Le premier, attentif à la personnalité du candidat, s’inspire de l’enseignement supérieur, singulièrement de Sciences Po. Le second, plus orienté vers la maitrise des savoirs vérifie les acquis de l’enseignement secondaire. L’accent mis sur le premier mode privilégierait les élèves issus des milieux favorisés. Les manières de dire et de faire s’apprennent à l’école, mais aussi à la maison et au contact des pairs, donc dans le milieu qu’on fréquente. Certains élèves peuvent adapter leurs registres discursif et gestuel aux situations et d’autres, moins ou pas, même si tous différencient les contextes, sérieux ou familiers. L’acquisition des connaissances à l’école ne laisse que peu de place pour l’apprentissage des codes de l’oral. »
L'école sous la dictée des neurosciences
En France, de surcroît, la parole appartient surtout au maître : « La tradition italienne du coloquio voit les élèves appelés à prendre la parole. En France, l’enseignement reste centré sur l’écrit et la réception, bien plus que sur l’expression, en dépit d’une lente évolution amorcée depuis un demi-siècle. » Le grand oral, enfin, pose la question de la sincérité : « L’exposé des motivations pour l’après-bac incite à un discours d’autant plus convenu que cet après est fait d’incertitudes, de doutes et d’interrogations. Des tutoriels circulent déjà. Comme pour un entretien d’embauche, le candidat dira aux examinateurs ce qu’ils ont envie d’entendre et pas ce qu’il ambitionne... » (*) Lire de cet auteur : Les pratiques d’évaluation scolaire. Historique, difficultés, perspectives, PUF, 2018, 25 €
Jérôme Pileyre
Grand oral : mode d'emploi. Le Grand Oral dure 20 minutes avec 20 minutes de préparation. Le candidat présente au jury deux questions préparées avec ses professeurs et éventuellement avec d’autres élèves. Celles-ci portent sur ses deux spécialités soit prises isolément, soit abordées de manière transversale en voie générale. Pour la voie technologique, ces questions s’appuient sur l’enseignement de spécialité pour lequel le programme prévoit la réalisation d’une étude approfondie. Le jury choisit une des deux questions. Le candidat a ensuite 20 minutes de préparation pour organiser ses idées et créer s’il le souhaite un support (non évalué) à donner au jury. Concrètement, pendant 5 minutes, le candidat présente la question choisie et y répond. Ensuite, pendant 10 minutes, le jury échange avec le candidat et évalue la solidité de ses connaissances et ses compétences argumentatives. Les 5 dernières minutes d’échanges avec le jury portent sur le projet d’orientation du candidat.
