L'agriculture paysanne, une histoire de famille que ces trois sœurs cultivent dans le Cher
Ici, l’Arnon dévale lentement les derniers semblants de pente du Massif central. Les champs de colza commencent à jaunir pour mieux indiquer que le printemps a pris ses quartiers dans le Boischaut. Au bout de la route, une vieille ferme rénovée, aux pierres claires, empêche d’aller plus loin. Pas le temps de plus s’épancher sur le paysage. La chienne Trompette assure l’accueil en faisant des huit dans les jambes des visiteurs qu’elle guide vers l’étable où le chat Pirate roule des R devant la porte.
« Qu’est-ce que tu fais là toi ?! », lance Justine à un chevreau épris de liberté, debout dans la mangeoire de la communauté. Ici, les discussions vont bon train entre les poules de passage et les éloquentes chèvres de la Ferme de la Place, du nom du lieu-dit situé à Loye-sur-Arnon (Cher).
C’est là que l’aventure avec mes sœurs a débuté
C’est ici, dans son Boischaut natal, que Justine Floquet (33 ans) décide de s’installer en avril 2013, après avoir suivi des études agricoles en Bretagne. Brebis allaitantes, chèvres et porcs occupent ses journées. Un an plus tard, elle s’associe à un fromager. Mais, en 2015, ce dernier voit son avenir ailleurs. « C’est là que l’aventure avec mes sœurs a débuté », se souvient-elle.
Car cette même année, Sandie (32 ans), qui se formait au droit de l’environnement, prend ses quartiers dans la ferme de ses aïeux, renommée le Chant des champs. C’est tout naturellement qu’elle se tourne vers la culture de céréales. « Mon objectif premier était de nourrir les chèvres de Justine », expose la benjamine. Orge, avoine, triticale, féverole, épeautre, garnissent ses 50 hectares de terres et les 20 de sa sœur. « Puis, j’ai eu la volonté d’avoir un produit fini en faisant de l’huile et de la farine, poursuit-elle. C’était aussi l’opportunité de diversifier ma production, ce qui est très important pour les sols afin de lutter contre les adventices et les maladies. » Chanvre, tournesol, lin et orge brassicole (pour les bières de son compagnon, Eloi Soulez, brasseur dans la commune) complètent cette large palette de cultures de printemps et d’hiver.
Sont enfin arrivés, en 2017, l’aînée Anaïs (38 ans) et son conjoint Maxime à la ferme des Suchauds. Ces ex-artistes, également passés par l’ostréiculture en Bretagne, font le choix de l’élevage de chèvres, de porcs et de poulets. « La présence de ma famille et l’opportunité de reprendre cette ferme toute prête m’ont fait revenir », sourit timidement cette maman qui voulait « offrir à [s]es trois enfants la chance de grandir au milieu des animaux »
« On revendique le fait d’être en agriculture paysanne, ce sont des valeurs auxquelles on croit. » Soit une idée de l’agriculture qui n’a pas qu’un rôle de production de denrées alimentaires. Les volets sociaux, environnementaux et de maintien de la qualité des produits sont tout aussi importants. En ce sens, chacune de leur activité est particulièrement complémentaire et des circuits on ne peut plus courts se sont rapidement mis en place. Car ici, tout se valorise. Le petit-lait, issu de la production de fromage, est par exemple donné aux cochons. « C’est un déchet ultra-polluant, même avec une fosse aux normes. Mais les porcs, eux, adorent ça. C’est le meilleur filtre que l’on pouvait trouver », raconte Justine. Et Anaïs d’embrayer : « Quand on a fini d’écraser le chanvre pour faire de l’huile, on récupère les déchets qu’on appelle des tourteaux. Les chèvres en raffolent, c’est un produit encore hyper-riche et bien gras. »
Indépendantes sur leur ferme, mais associées à la fromagerieProduire, transformer, vendre. C’est ainsi qu’elles conçoivent leur métier. Comme leur papa, éleveur de vaches allaitantes bientôt à la retraite, qui possédait une boucherie. Mais là s’arrête le jeu des comparaisons. « Il a travaillé sur un autre modèle, à bien plus grande échelle. Les premiers repas de famille ont parfois été difficiles, rigole Justine. Par exemple, on ne voulait pas forcément labourer nos terres alors que lui l’avait fait durant toute sa carrière. Ce n’était pas toujours évident de lui faire comprendre qu’on voulait faire différemment. » Mais le temps a fait ses preuves et l’énergie déployée par ses filles a fini de le convaincre : « Maintenant, il dit que s’il devait s’installer, il ferait comme nous. » « On ne peut pas produire pour tout le monde. D’ailleurs on ne veut pas le faire. Mais, on revendique le fait de vivre dignement de notre métier, de vendre nos produits à un tarif qui est juste : tous les coûts sont calculés, on n’a pas mis tel ou tel prix pour s’aligner sur ceux du voisin », explique Sandie.
Les sœurs Floquet sont indépendantes sur leurs trois fermes bio, mais elles sont associées sur leur fromagerie des 13 Blés qu’elles ont installée dans un ancien bâtiment agricole de la ferme du Chant des champs, au cœur du village de Loye-sur-Arnon. À la vaste salle de transformation, où elles se relaient chaque jour, est accolé un magasin où sont notamment vendus leurs fromages de chèvre comme le Clémembert, un camembert revisité ; le Maguette, sorte de maroilles ; la Beta, une feta made in Berry ; le Cornebique, inspiré du saint-nectaire ; les fameux crottins, renommés Biquets ; ou encore la dernière création en date, la Tersiotte, une tomme de chèvre.
« On préfère aider d’autres personnes à s’installer et à produire dans les mêmes aspirations que nous. Parce que ce sont plein de petites histoires, de petites fermes, qui réfléchissent autrement, qui font vivre des territoires en développant des projets et des filières. »
On peut également acheter dans leur boutique des fruits, des légumes, des conserves, de la viande, et tout un tas d’autres produits élaborés par 48 producteurs locaux. Car là est une autre constituante majeure de leur projet. « On préfère aider d’autres personnes à s’installer et à produire dans les mêmes aspirations que nous. Avec le magasin, on avait vraiment à cœur de mettre en avant tous les autres producteurs. Parce que ce sont plein de petites histoires, de petites fermes, qui réfléchissent autrement, qui font vivre des territoires en développant des projets et des filières. Nous, on joue le rôle de fédérateur. »
De fait, les sollicitations sont nombreuses. Qu’elles soient professionnelles, événementielles, médiatiques et même politiques (Justine est élue au conseil municipal de Loye-sur-Arnon). « Des fois, on paye un peu le prix de notre suractivité. Heureusement que l’on peut compter sur nos salariées Maryse, "Élo l’Alsacienne" et "Élo la Belge" », convient Sandie. Mais c’est tout Loye et ses huit habitants au kilomètre carré qui apprécient.
Photos : Pierrick DelobelleTexte : Vincent Balmisse
