Eurobonds et « Maison France » : le mirage de la souveraineté par la mutualisation de la dette
L’appel d’Emmanuel Macron à instaurer une capacité commune d’endettement à l’échelle des 27 pour financer les industries de défense, du numérique et la transition verte ne doit pas être lu comme une simple ambition européenne. Pour la France, la mutualisation de la dette via des « eurobonds » ne peut s’analyser que comme une stratégie de survie budgétaire. Une tentative de dilution d’un risque national devenu trop visible.
« On vous ment sur les chiffres. La vérité ? La France est une société en faillite technique. »
Avec une dette publique supérieure à 115 % du PIB et une charge d’intérêts appelée à atteindre environ 59 milliards d’euros en 2026, la France se rapproche d’un seuil critique : celui où le service de la dette devient le premier poste budgétaire de l’État. L’abaissement de la note souveraine par S&P à A+, motivé notamment par l’incertitude entourant la trajectoire des finances publiques, n’est pas un détail technique, c’est un signal de danger systémique. Parler de « faillite » pour un État de la zone euro serait juridiquement excessif, mais parler d’une simple fragilité structurelle ne l’est plus. La France vit (ou survit) sous perfusion obligataire.
Aujourd’hui, environ les deux tiers de la dette négociable française (hors titres détenus par la Banque de France dans le cadre de la politique monétaire) sont détenus par des investisseurs non-résidents. Luxembourg, Royaume-Uni et autres fonds internationaux sont les bailleurs de la « Maison France » qui, ainsi, repose largement sur des capitaux extérieurs. Comment prétendre à l’autonomie stratégique face aux États-Unis ou à la Chine tout en dépendant structurellement de créanciers internationaux pour équilibrer son modèle public ? Dans ce casino fiscal européen, la France joue avec de l’argent qu’elle ne produit plus suffisamment. Elle compense par l’emprunt ce qu’elle refuse d’ajuster par la réforme.
La mutualisation via des eurobonds apparaît alors comme un mécanisme d’adossement : créer un actif européen commun pour masquer le risque spécifique français derrière une signature collective de l’UE. Autrement dit, transformer une vulnérabilité nationale en dette partagée.
Cette stratégie se heurte pourtant à une réalité politique. Outre-Rhin, la culture de rigueur budgétaire reste (malgré certaines décisions controversées du chancelier actuel) la doxa. D’autres États membres ont engagé des réformes profondes quand la France diffère les siennes. La Cour des comptes évoque un effort structurel supérieur à 100 milliards d’euros pour stabiliser nos finances. Cet ajustement est repoussé année après année.
Le Budget 2026, adopté aux forceps via l’article 49.3, illustre cette incapacité chronique à arbitrer le train de vie de l’État. Chaque euro emprunté au niveau européen ne fait que différer le mur qui se dresse devant nous : une dynamique d’intérêts croissante qui réduit mécaniquement nos marges de manœuvre.
Le paradoxe est total
Nous prétendons financer l’avenir : défense, transition énergétique et industrie, alors que nous peinons à payer le passé. L’ajustement budgétaire repose principalement sur une pression fiscale accrue : taxes sur les holdings, prélèvements présentés comme « temporaires », contributions exceptionnelles reconduites. La réduction des dépenses structurelles demeure marginale, pour ne pas dire inexistante
Pendant ce temps, nos voisins affinent leur attractivité. La Belgique adapte son régime fiscal pour attirer encore plus d’expatriés et l’Italie déploie une fiscalité particulièrement favorable sur les successions. Au demeurant la mutualisation ne changera rien. Notre part de la dette commune ne nous appauvrira pas moins que s’il s’agissait de dette propre et in fine les contribuables français en paieront les intérêts et supporteront le remboursement du capital avec leurs impôts ! Un Eurobond qui serait apparemment un instrument de puissance collective ne serait en fait qu’moyen de sauvetage cosmétique et éphémère. La dilution de notre incurie ne serait pas un remède.
La souveraineté ne se décrète pas par l’endettement partagé. Elle suppose crédibilité, discipline et cohérence fiscale. À défaut, l’indépendance financière individuelle devient une stratégie rationnelle de protection patrimoniale face à une trajectoire publique incertaine.
L’indépendance financière n’est plus un luxe mais une nécessité. Ce qui suppose aussi courage et vérité de la part du gouvernement autant que des Français.
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